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« Juste puni » d’Anaïs W. : Juste sublime.

Le 6 December 2018, 19:45 dans Livres 5

Puiser dans les expériences des autres pour mieux comprendre ce qui nous entoure, c’est aussi ça la littérature. Alors au vu de mes dernières rencontres, je devais lire ce livre, même s’il fallait pour cela en passer par l’édition à la demande, à l’aveugle, donc

 

 

Anaïs W. nous raconte l’histoire de Mathieu, 17 ans, enfant battu par son père depuis tellement longtemps qu’il ne sait plus comment tout cela a commencé. Sa maman étant morte, il n’a personne pour lui expliquer pourquoi son père est comme ça avec lui. Lorsqu’un jour il voit un père gifler sa fille après que celle-ci ait fait une bêtise, il se dit qu’il doit avoir fait une grosse bêtise lui-même pour être frappé à ce point. Et tout prend sens s’il est coupable de quelque chose : Car alors il n’est pas battu pour rien par un père qui ne l’aime pas ; Il est juste puni. Puni pour avoir fait quelque chose de mal. Mais quoi ? Lorsqu’un jour Mathieu posera la question à son père, il répondra que Mathieu a tué sa mère - mais refusera de lui dire comment.  

 

« Personne ne devait le découvrir. On ne se vante pas d’avoir tué sa maman ».

 

Se croyant un meurtrier, il n'en veut pas à son père de l'en punir et refuse de le dénoncer. Et il n’en parle jamais à personne, car il devrait alors avouer qu’il a tué sa mère, ce qui le rendrait détestable aux yeux de ses amisJusqu’au jour où Amory, un gars de sa classe, décide d’être son ami quoi que Mathieu fasse pour le décourager. Et puis il y a Amandine, la douceur incarnée, qui ne pose jamais de question, se doute, encaisse, l’aime comme il est. Lui montre ce qu’est l’affection, et qu’il la mérite.  Ensemble, aidés de leurs familles, ils tentent de faire comprendre à Mathieu que tout ceci est un non-sens, qu’un enfant ne peut avoir tué sa mère, que son père cherche des excuses et que ce qu’il fait est de toute façon illégal. Mais comment y croire lorsqu’on nous a lavé le cerveau depuis tout petit, et comment accepter qu’on mérite d’être aimé en étant un meurtrier, alors que notre propre père nous considère comme un chien ou une merde ?

 

« Il y a Amandine et la nouvelle bande, cet infime espoir de vivre autrement, de compenser la douleur et la haine ».

 

*****

 

Sans jeu de mot volontaire, c’est une belle claque que ce roman, écrit par une auteure sans nom. Les sentiments et relations sont décrits de manière réaliste et assez juste, proche de ce que j’ai pu observer moi-même au fil de mes dernières rencontres. Mathieu a eu la chance de rencontrer un tas de bonnes personnes au bon moment, qui ont voulu - et surtout qui ont su - donner de leur personnes de la bonne manière, pour tenter de remédier à une situation qui leur semblait injuste et ubuesque. Comment Mathieu peut-il ne pas se rendre compte qu’il doit dénoncer son père ? Comment lui faire comprendre qu’il est aimé et qu’il le mérite, qu’il a des amis qui le voient tel qu’il est, et quoi qu’il croit avoir fait étant petit ? 

 

« Tout peut être tellement simple quand on accepte de baisser les armes. »

 

Faut-il l’affronter pour lui montrer l’idiotie et l’anormalité de la situation au risque de le braquer et de le perdre, ou bien faut-il y aller en douceur au risque que la situation n’évolue pas avant qu’il se soit fait tuer…? Faut-il dénoncer la situation aux autorités alors que Mathieu continue de nier l’évidence, ou faut-il le laisser parcourir seul le chemin de la compréhension et de la décision pour qu’il l’accepte, en se contentant d’être là pour lui et de l’aimer avec ses problèmes comme il le demande ? Autant de questions que vont appréhender, chacun à leur manière, les amis de Mathieu. Mais si même Mathieu reconnaît qu’ils sont d’une aide psychologique précieuse, il ne parvient pas à résoudre le problème de sa culpabilité. La vérité, que tout le monde pressent, il ne peut pas encore la voir ni l’entendre. Et toute la question est de savoir si, à force d’être patient avec Mathieu, il ne sera pas trop tard la prochaine fois, à la prochaine dérouillée qui dérape…

 

« Finalement, tout ça se résume à me demander si l’envie de vivre est plus forte que les coups ».

 

D’un style simple et percutant, Anaïs W. a su trouver les mots qui touchent. Un roman fort, que je vous invite à lire si le thème vous parle.

 

« - Je veux être avec toi… Et pas à cause de ton père. Ni parce que tu es un type en déroute, je ne suis pas une sainte, ni une psy. Je veux être près de toi, car je me suis toujours sentie bien en ta présence, plus qu’avec n’importe qui d’autre. 

 

Mon esprit a du mal à assimiler cette idée. (…) Comment une fille aimée et chérie de ses deux parents peut-elle réclamer autant de chaleur ? Au point de souhaiter la mienne, si faible soit-elle ? »

 

Avez-vous déjà été confrontés à cette situation dans votre entourage ? Avez-vous toujours su quoi faire et comment le faire ?

 

« Dans la forêt » de Jean HEGLAND : Un roman doux mais visionnaire

Le 27 November 2018, 09:29 dans Livres 4

Nell et Eva sont deux soeurs bientôt majeures qui vivent avec leurs parents "Dans la Forêt". L’une vit pour la danse, l’autre dévore les livres en vue de ses études pour Harvard. Le reste du temps, elles le partagent comme les jeunes de leur âge entre réseaux sociaux et fêtes arrosées dans le centre ville. Encore insouciantes, elles ne sentent pas le basculement qui s’opère au sein de leur civilisation : pannes d’électricité à répétition, manque de carburant récurent… Persuadées que les techniciens et le gouvernement vont par régler le problème, elles s’adaptent petit à petit sans s’affoler : Avec leur parents, qui semblent voir clair dans ce qui arrive, elles font plus de provisions pour moins de déplacements, optimisent les heures baignées de lumière naturelle et d’électricité, et aménagent le reste du temps.

 

 

 

« Bien que les prédictions des Fondamentalistes d’Armageddon se fussent intensifiées, (...), chez la plupart des gens régnait une étrange impression de gaieté, une sorte de soulagement secret (...). Nous ne pouvions nous empêcher d’être saisies d’une étrange exaltation à l’idée que quelque chose hors de notre portée fût suffisamment puissant pour détruire l’inexorabilité de notre routine. »

 

Mais un beau jour il faut se rendre à l’évidence : L’électricité ne reviendra plus, leur mère meurt d’un cancer, elles n’ont plus d’essence pour retourner en ville faire les courses ou obtenir des nouvelles… Et leur père décède dans un accident. A présent, elles sont seules dans les bois, isolées du reste du monde, sans nouvelles de ce qui se déroule dans le reste du pays. Sans relâche, Eva danse sans musique et Nell étudie sans électricité. Elles gardent l’espoir qu’un jour, tout redeviendra comme avant et que, ce jour-là, elles seront au niveau. C’est ce qui les fait tenir, jusqu’à ce qu’elles se rendent compte que, peut-être, cette vie est finie pour toujours. Il faut alors trouver de nouveaux repères, de nouveaux buts, une nouvelle raison de survivre, et de continuer à se battre.

 

Car les jours défilent et aucun secours n’arrive. Eva et Nell doivent se débrouiller toutes seule dans une situation extrême, se mettre d’accord et se supporter 24 heures sur 24 sans possibilité d’échappatoire ou d’arbitrage, économiser les réserves sans mourir de faim, et bientôt, chercher d’autres moyens de subsistance quand les réserves arrivent à bout. Et ça, c’est sans compter les bêtes sauvages, les pilleurs, les états d’âmes…

 

« Depuis que tout ça a commencé, nous avons attendu d’être sauvées, attendu comme de stupides princesses que nos vies légitimes nous soient rendues. Mais nous n’avons fait que nous berner nous-mêmes, que jouer un autre conte de fées.L’électricité ne sera jamais rétablie ici. Le téléphone ne sonnera plus jamais pour nous. Eva et moi continuerons de vivre ainsi jusqu’à notre mort, amassant et nous terrant et finalement mourrait de faim - si nous n’avons pas la chance d’être égorgées avant. »

 

*****

 

Ecrit en 1996, soit il y a plus de 20 ans, ce roman est plus que jamais d'actualité. J'en profite pour souligner le travail des éditions GALLMEISTER qui nous offrent toujours de jolis textes sous de magnifiques couvertures. Dystopie post-apocalyptique qui faisant réfléchir sur notre façon d’exploiter les ressources de la planète ? Redécouverte de l’état de nature et des modes de survivance plus naturel et simples ? Observation sur la société de consommation montrant qu’on peut survivre dans ce qui nous semble être du dénuement ? Ou encore démonstration du meilleur comme du pire de l’humanité lorsqu’elle est dans le besoin ? Ce roman est tout cela et encore un peu plus.

 

Un peu comme dans « Ravages » de Barjavel, l’auteur laisse la part belle au comportement humain en situation de crise : Il y a ceux qui s’entraident et prennent soin des plus faibles, et ceux qui appliquent la loi du plus fort, pillent le travail des autres où leur font du mal impunément en l’absence de toute répression. Mais la comparaison s'arrête là. "Dans la forêt", vous allez de certitudes confiantes en prises de conscience lucides. Paradoxalement, le dépuillement grandissant des héroïnes les conduisent petit à petit à plus d'autonomie, de force, de chance de survie. 

 

Je craignais un peu une redécouverte de la nature version « Into the Wild », mais ça demeure très différent : Jean HEGLAND a vraiment créé son univers propre, doux, et poétique, et aussi criant de vérités humaines. Sur le fond, il s’agit de prendre conscience de la vulnérabilité de notre civilisation telle qu’on l’entretient : la planète s’adaptera et l’Homme devra en faire autant s’il veut survivre ; Notre civilisation en revanche, telle qu’on l’a construite et la connaît aujourd’hui, est probablement sur le déclin. Mais cette lecture rappelle aussi que l’Homme sait s’adapter aux situations et catastrophes, que malgré ce que veut nous faire croire l’Industrie et le progrès, on peut vivre de presque rien en l’absence de gaspillage, et que même le minimum peut paraître du superflu comparé à l’état de nature, qui pourtant est tout aussi viable. 

 

« Bien sûr, ce genre de choses arrive tout le temps. Les civilisations périclitent, les sociétés s’effondrent et de petites poches de gens demeurent, rescapés et réfugiés (…). Pensez à l’Amérique du Sud, à l’Afrique du Sud, à l’Asie Centrale, à l’Europe de l’Est, et demandez-vous comment avons-nous pu être aussi suffisants ? Pensez à la Lone Woman de l’île de San Nicolas et demandez-vous pourquoi nous avons pensé que nous serions sauvés. »

 

On en vient, on devra peut-être y retourner plus tôt que prévu, pour survivre… Y Etes-vous prêts ?

  

Je vous invite à lire "Dans la forêt" pour vous y préparer en douceur ! Avez-vous aimé ce roman ? Que vous a-t-il inspiré ?

« La dame du manoir de Wildfell Hall » (Anne BRONTË) : Pour le meilleur et pour le pire

Le 19 November 2018, 08:58 dans Livres 3

« S’il ne se montre jamais capable de prendre la vie au sérieux, que ferais-je de ce qu’il y a de grave en moi ? »

 

En 1827 dans un petit village anglais, une mystérieuse dame vient de louer un manoir jusque-là abandonné. Contre tous les us et coutumes, elle se prête mal aux traditions des visites et invitations, refuse de se livrer sur elle-même ou sa venue ici et, plus intriguant encore, elle semble avoir un fils mais pas de mariIl n’en faut pas plus pour intriguer les familles environnantes, nourrir les cancans aux soirées où elle brille par son absence où bien à l’heure du thé, et susciter quelques élans amoureux qu’elle s’empresse de rejeter apparemment sans raison. Le narrateur, fermier de son état, sera-t-il assez sincèrement intéressé pour faire tomber les barrières qui emmurent la recluse, et enfin percer le secret qui l’entoure, pour le lecteur déjà happé par son aura…?

 

 

« Retourne à tes champs et à tes boeufs, grossier personnage, tu n’es pas digne de frayer avec des oisifs comme nous, qui n’avons rien d’autre à faire que de fourrer notre nez dans la vie privée de nos voisins pour découvrir leurs secrets et les dénigrer lorsque nous ne les trouvons pas à notre goût… tu ne peux comprendre des plaisirs aussi raffinés. »

 

C’est dans la langue immédiatement séduisante et confortable de son époque que cette histoire nous est contée, ce qui participe grandement au plaisir de lecture. Le narrateur parvient assez bien à nous intéresser au récit à travers les lettres qu’il adresse à son ami pour lui raconter cette histoire. Puis, lorsqu’il gagne la confiance de la recluse, celle-ci lui confie la lecture de son journal intime pour qu’il comprenne tout l’enjeu de sa discrétion, son comportement ainsi que son inquiétude. Le narrateur lui laisse alors la plume toute une partie du roman, avant de nous retrouver pour le fin mot de l’histoire. Le procédé épistolaire répartit bien la part de mystère et de découvertes et nous tient plutôt bien en haleine ; la langue parfaitement maîtrisée et signée, ainsi que les messages sous-jacents de ce roman font le reste, et constituent un texte qui peut raisonner en nous encore aujourd'hui.

 

« Lorsque je te conseille de ne pas te marier sans amour, cela ne veut pas dire que l’amour seul suffit. Garde ta main et ton coeur le plus longtemps possible, ne les donne pas sans réfléchir. »

 

C’est en effet un roman étonnamment féministe pour l’époque me semble-t-il. Les  femmes, et surtout la recluse, expriment leurs réflexions sur la condition féminine qu’elles perçoivent elles-mêmes comme discriminatoire, idée que l’héroïne n’hésite pas à exprimer en public pour en débattre et faire changer d’avis les hommes : Pourquoi les femmes doivent-elles sacrifier leurs propres goûts devant ceux de leurs maris, leur propre bonheur pour s’occuper du leur, leurs idées pour se conformer à celle des hommes en société, etc…? Et pourtant, même si l'héroïne semble avoir la tête sur les épaule, ce sens du sacrifice tellement ancré, une certaine idée de la religion aussi, sans oublier ce penchant qu’ont les femmes pour materner - pas seulement les enfants mais aussi les hommes - poussent l’héroïne à épouser un homme qui la séduit, et ce malgré son conformisme aux principes qu’elle réfute, et malgré un trop grand appétit pour les plaisirs coupables de la vie. Cet égarement causera sa perte, à une époque où le divorce n’est pas permis, et où la soumission féminine est une vertu même si elle est moquée dans le même temps par ceux qui la réclament. 

 

« Qu'est-ce que la vertu, Mrs Graham ? N'est-ce pas avoir la volonté de résister à la tentation plutôt que de n'en pas avoir ? L'homme fort est celui qui surmonte les obstacles et non celui qui reste assis au coin du feu. »

  

Alors, quel secret cache « la recluse de Wilfell Hall » (autre traduction de son titre) …? J’ai passé un bon moment de lecture à le découvrir, même si l’ambiance est moins prenante et moins unique que dans les magnifiques « Hauts de Hurlevant », d’Emily BRONTË. Par quel roman me conseillez-vous de poursuivre ma découverte des trois soeurs ?

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