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« Quelqu’un en vue » (Inès BENAROYA) : Une très jolie perspective sur le miroir déformant des apparences

Le 23 juin 2016, 19:38 dans Livres 3

« Lobservation vire à lobsession. Soir après soir, il mate. Chacune de leurs fenêtres est une vignette dans laquelle serpente, au rythme des apparitions et disparitions, un microcosme muet et fascinant. Son regard en perpétuel mouvement sintroduit et dissèque le va-et-vient. Du haut de sa tour doù personne ne le voit, il infiltre les secrets. Cest lui le maton à présent. Les prisonniers sont en face, dans leur cellule baignée de lumière. »

Oui je sais, je suis incorrigible ! J’ai encore succombé à une nouveauté malgré ma PAL, à cause du scenario qui me parlait : Un détenu obtient une liberté conditionnelle, et une association de réinsertion l’installe dans un appartement. Mais il est très difficile pour notre personnage de se resocialiser, de ré-apprivoiser une liberté qui n’a plus rien d’évident pour lui : En l’absence de murs pour la délimiter et de passages à tabac pour la sanctionner, comment sait-on où l’on doit s’arrêter ? Ce que l’on a le droit de dire et quand il faut parler ? Comment renouer avec les sentiments qu’on a enfoui pour se blinder ? Peut-on s’autoriser un peu d’empathie sans se faire manipuler ?

 

 

 

Se sentant paradoxalement prisonnier de ses incertitudes, ne sachant plus ce que signifie vivre « normalement », notre ancien détenu se prend à observer ses voisins d’en face. Au début, par accident, les voyant aménager en regardant par la fenêtre pour combler le vide qui l’entoure. Puis, intrigué, il profite de l’absence de rideau pour bénéficier de leur compagnie à distance, sans les inconvénients de devoir se présenter. Enfin, grisé par les images intimes que lui offre cette mère de famille tous les soirs dans le cadre lumineux de la fenêtre de sa chambre, il s’enferme dans une routine interdite : Du prisonnier surveillé jour et nuit, c’est lui qui devient le surveillant de la vie de cette famille parfaite, prisonnière des apparences qu’il faut sauvegarder. 

A la fois fasciné et agacé par cet équilibre qui lui semble inatteignable, l’ancien détenu lutte contre ses démons. Comment retrouver la joie de vivre que ces bourgeois de l’immeuble d’en face affichent en permanence ?Et comment supporter leur bonheur et leur normalité ? Mais ces fenêtres ouvertes sur la vie des gens ne sont peut-être que des vignettes bien proprettes, des vitrines étudiées masquant une réalité bien plus grise… Qui est véritablement le plus prisonnier de sa vie ? Tout le monde n’est-il pas prisonnier de quelque chose ? Prisonniers de nos préjugés (et le lecteur en sera sûrement pour ses frais dans ce roman !), de notre routine, de nos obligations ; Prisonnier de nos secrets, de nos fantasmes…

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J’ai énormément apprécié la plume d’Inès BENAROYA, qui saisit en quelques mots une situation, des sentiments, et sait les dépeindre avec concision, précision, justesse et empathie. Cela rend le texte clair, aéré, léger, et pourtant si pertinent, autant dans la formulation que dans la réflexion.  

Et il y a beaucoup de réflexions dans ce roman, car l’auteure fait d’une situation relativement simple une poupée gigogne : Alternant le point de vue du détenu puis celui de sa voisine d’en face, elle offre au lecteur différents degrés de perception. Sous les regards complémentaires du détenu mateur puis de la victime qui décide de reprendre les rênes de sa vie, l’histoire prend de l’ampleur.  

Que ce soit par procuration ou physiquement, ce sont finalement deux prisonniers de leur vie qui s’évadent en s’invitant l’un chez l’autre, et c’est bien là le point commun qui va les rapprocher. Et après tout, qu’est-ce que la littérature sinon regarder un morceau de vie chez d’autres personnages par le bout de la lorgnette, par les fenêtres que l’auteur veut bien nous ouvrir sur eux, et tenter de comprendre ceux qui nous entourent ? Car voir avec des yeux différents développe cette empathie qui nous permet de nous ouvrir aux autres. 

Une jolie plume contemporaine, très expressive, pleine de bon sens. Etes-vous prêts à regarder de l'autre côté du miroir ? Connaissez-vous d’autres histoires dans le même genre ? Ca m’intéresserait ! Dans le genre thriller, si vous aimez le thème de l'imagination de la vie des autres, vous pouvez aussi envisager "La fille du train"...

 

« City on fire » (Garth Risk Hallberg) : Un premier roman ambitieux et éblouissant

Le 19 juin 2016, 19:09 dans Livres 8

J’ai été immédiatement attirée par ce roman dès sa sortie cette année, mais au vu du nombre de livres dans ma PAL et du fait qu’il contient quand même 970 pages, je me demandais s’il valait le coup que j’investisse… La réponse est oui, j'ai bien fait de craquer ! Déjà pour le scénario : J’aime beaucoup l’idée de suivre plusieurs personnages apparemment sans lien, jusqu’à la nuit d’un nouvel an où une jeune fille se fait tirer dessus dans Central Park ; Alors seulement on entraperçoit que, finalement, tous ces gens pourraient bien être liés d’une manière ou d’une autre. Mais si ce roman sonne comme un policier, son intrigue n'est en réalité qu'un prétexte à nous faire pénétrer la société new-yorkaise des années 70 dans toute sa splendeur et sa décadence.

 

 

Il faut dire que la plume de Garth Risk Hallberg fait la majeure partie du bouleau en nous transportant littéralement dans l’espace et le temps : Il nous immerge dans cette ville immense parmi la multitude de personnages et de milieux sociaux, allant de la famille la plus riche dont tous les hommes se nomment William Ier, II, III etc, en passant par la communauté noire, les Hell’s Angels, les punks rockers, les artistes, les gays, les drogués, les artificiers, et mêmes une sorte de société plus ou moins secrète de post-humanistes, qui voudrait changer l’ordre établi de la société par des moyens plus ou moins réalistes. Mais ces milieux sont-ils aussi hermétiques qu’ils en ont l’air ? Bien-sûr que non : ils sont tous reliés par cette ville qui les transcende.

 

L’auteur nous plonge tellement facilement dans la vie de chaque personnage ou groupe de personnages, en nous abreuvant de détails et d’anecdotes présentes et même passées, que nous cherchons en vain ce qui les lie à la tentative de meurtre dans le parc. Le motif est-il la drogue ? Le hasard ? Un secret de famille ? L’argent ? La police galère autant que nous mais pour les raisons inverses : Elle n’en sait pas assez sur la vie très privée de la victime… Heureusement, un journaliste amené à fouiner un peu partout pour un article commence à relier des événements entre eux… Mais il mourra dans des circonstances troublantes, laissant simplement ses notes personnelles. Rassurez-vous, celles-ci tomberont entre vos mains, et il ne vous restera plus qu’à booster vos neurones pour tenter de trouver le fin mot de l’histoire !

 

Car c’est le troisième atout de ce roman : L’auteur y a inséré des bribes de documents tombant entre les mains de divers personnages, afin que nous vivions un peu plus l’histoire. Et ça fonctionne à merveille ! Le contenu des documents aide vraiment à comprendre le contexte et à le vivre de plus près, et la forme aide à entrer dans la peau des personnages et à mieux visualiser l’époque. Ca permet de comprendre bien des choses sur les gens que nous côtoyons dans ce roman, et de manière divertissante.Et nous en avons bien besoin parce que 1977 fut l’année du blackout de New York, et vous pouvez me croire le lecteur est un certain temps aussi dans le noir le plus total !!

 

 

Au final, j’ai beaucoup aimé rechercher dans les vies de chacun les indices de ce qui a pu se passer et me perdre dans mes théories, mais j’ai surtout aimé me plonger dans l’univers de cette ville et la multiplicité de ces habitants, de ses ambiances. Et moi qui aime les fins clairement achevées et propres, j’ai pourtant aimé le joyeux bordel de celle-ci, qui reflète bien la réalité : La plupart du temps, on ne sait pas comment finissent les gens, on imagine simplement la direction que peut prendre leur vie quand on finit par les perdre de vue. On obtient la réponse principale mais pour le reste… A vous d’imaginer en fonction des milliers de détails accumulés durant cette lecture bien fournie : Il n'existe pas qu'une seule fin explosive comme je l'attendais un peu paresseusement sûrement, mais bien autant de fins que de personnages ce qui, a posteriori, semble plus réaliste ! 

« Car si les faits indiquent quelque chose, c’est que la ville unique et monolithique n’existe pas. Ou si elle existe, elle est la somme de milliers de variations qui toutes rivalisent pour occuper le même lieu géographique.»

Est-ce que cette immersion vous tente ? Aimez-vous cette période, ces ambiances ?

« La vie de bistrot » (Pierre Boisard) : Comme si on y était !

Le 12 juin 2016, 19:03 dans Livres 7

Désolée pour ma quasi-absence de ces derniers temps, due à l’alternance entre hyperactivité et hyperfatigue. Du coup j’ai plein de retard dans mes lectures, alors je commence tout de suite par vous parler de ce petit livre presque sociologique qui m’a été offert par les Masses critiques Babelio et les Presses Universitaires de France. Je l’ai choisi parce que j’aime beaucoup cette ambiance authentique des vrais bistrots que j’ai connue étant petite : Mes grands-parents ont eux-mêmes suivi le parcours classique de ces Auvergnats montés à Paris, qui ont fait commerce du charbon et tenaient l’un de ces fameux bistrots parisiens. 

« L’Auvergnat est un magicien qui, ayant peut-être habité un jour cette région imaginaire nommée Auvergne, a la faculté rare de transformer en or le Plomb du Cantal par les vertus du zinc parisien ». 

 

 

Comme l’indique le titre de son livre, Pierre Boisard tente ici de définir, de décrire et de nous faire vivre avec lui la vie de bistrot dans tous les sens du terme - le mot « bistrot » désignant à la fois l’établissement et le tenancier - car les deux sont étroitement liés : On retrouve donc tout d’abord l’ambiance de ces établissements, très bien retranscrite à travers l’exemple principal du bistrot « Le Martignac » où l’auteur trouve refuge ; Puis nous tentons avec l’auteur de mieux comprendre l'origine de cette ambiance inimitable et ses particularités, en plongeant dans la vie du tenancier qui l’anime – au sens de donner son âme à. 

Qu’est-ce que « la vie de bistrot » ? Loin du chic artificiel des brasseries qui se donnent de faux airs d’authenticité, le « vrai » bistrot possède une signature populaire et conviviale unique, que l’on distingue instinctivement des divers pubs, brasseries et autres bars et cafés à la mode. Lieu de vie, de rencontre, d’attente ou de restauration, il englobe et transcende ces définitions pour fournir ce petit plus inimitable et introuvable ailleurs : C’est pourquoi il résiste encore et toujours aux envahisseurs que sont les télévisions, le cinéma, l’internet, mais également l’interdiction d’y fumer ou encore les 35 heures, qui pourtant avaient annoncé sa fin. 

« Lieu de passage où l’on papote en mangeant un morceau ou en buvant un verre, lieu d’échange où l’on discute de sport, de politique et de soi-même entre amis ou avec de parfaits inconnus, lieu de rencontre où s’ébauchent relations amoureuses et projets de tous ordres, havre de tranquillité, sas de décompression entre vie professionnelle et foyer : le bistrot est tout cela à la fois. Et parce qu’il y règne un état d’esprit entretenu au quotidien par le patron ou la patronne, il nous transforme en citoyen de comptoir accrochant au perroquet son statut social avec sa veste. »

Il permet à tous et à chacun de se rencontrer ou de rester seul mais dans un endroit plein de vie. Pour cela, il a attiré moult écrivains depuis toujours : Par exemple Hemingway les fréquentait beaucoup, comme on prend plaisir à le lire dans son « Paris est une fête », ou même dans la très belle biographie romancée intitulée « Madame Hemingway », de Paula McLain. Le bistrot est aussi utilisé dans les romans, parfois presque comme « personnage » à part entière et est parfois décrié, comme dans « L’Assommoir », d’Emile Zola. Mais, accusé d’être le poison du peuple, il est, en y regardant de plus près, celui qui le sauve de beaucoup de maux : Vous pourrez découvrir pourquoi et comment en lisant ce bel hommage à la profession. Vous y découvrirez aussi sa naissance, y retrouverez peut-être des sensations, et aurez certainement envie de vous y (re)plonger ! 

Huysmans écrivait avec beaucoup de justesse que « Certains breuvages présentent cette particularité qu’ils perdent leur saveur, leur goût, leur raison d’être, quand on les boit autre part que dans les cafés ». Il s’accorderait certainement à dire, avec Pierre Boisard, que « Ce n’est pas seulement pour un café ou un pastis qu’on s’arrête, c’est parce qu’on attend un supplément de vie. » 

Passionnant, foisonnant, le bistrot est un formidable lieu de vie qui n’attend plus que vous ! Et vous, une histoire intime ou une anecdote mettant en scène un bistrot ? Racontez-moi !

 

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