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« La dame du manoir de Wildfell Hall » (Anne BRONTË) : Pour le meilleur et pour le pire

Le 19 November 2018, 08:58 dans Livres 0

« S’il ne se montre jamais capable de prendre la vie au sérieux, que ferais-je de ce qu’il y a de grave en moi ? »

 

En 1827 dans un petit village anglais, une mystérieuse dame vient de louer un manoir jusque-là abandonné. Contre tous les us et coutumes, elle se prête mal aux traditions des visites et invitations, refuse de se livrer sur elle-même ou sa venue ici et, plus intriguant encore, elle semble avoir un fils mais pas de mariIl n’en faut pas plus pour intriguer les familles environnantes, nourrir les cancans aux soirées où elle brille par son absence où bien à l’heure du thé, et susciter quelques élans amoureux qu’elle s’empresse de rejeter apparemment sans raison. Le narrateur, fermier de son état, sera-t-il assez sincèrement intéressé pour faire tomber les barrières qui emmurent la recluse, et enfin percer le secret qui l’entoure, pour le lecteur déjà happé par son aura…?

 

 

« Retourne à tes champs et à tes boeufs, grossier personnage, tu n’es pas digne de frayer avec des oisifs comme nous, qui n’avons rien d’autre à faire que de fourrer notre nez dans la vie privée de nos voisins pour découvrir leurs secrets et les dénigrer lorsque nous ne les trouvons pas à notre goût… tu ne peux comprendre des plaisirs aussi raffinés. »

 

C’est dans la langue immédiatement séduisante et confortable de son époque que cette histoire nous est contée, ce qui participe grandement au plaisir de lecture. Le narrateur parvient assez bien à nous intéresser au récit à travers les lettres qu’il adresse à son ami pour lui raconter cette histoire. Puis, lorsqu’il gagne la confiance de la recluse, celle-ci lui confie la lecture de son journal intime pour qu’il comprenne tout l’enjeu de sa discrétion, son comportement ainsi que son inquiétude. Le narrateur lui laisse alors la plume toute une partie du roman, avant de nous retrouver pour le fin mot de l’histoire. Le procédé épistolaire répartit bien la part de mystère et de découvertes et nous tient plutôt bien en haleine ; la langue parfaitement maîtrisée et signée, ainsi que les messages sous-jacents de ce roman font le reste, et constituent un texte qui peut raisonner en nous encore aujourd'hui.

 

« Lorsque je te conseille de ne pas te marier sans amour, cela ne veut pas dire que l’amour seul suffit. Garde ta main et ton coeur le plus longtemps possible, ne les donne pas sans réfléchir. »

 

C’est en effet un roman étonnamment féministe pour l’époque me semble-t-il. Les  femmes, et surtout la recluse, expriment leurs réflexions sur la condition féminine qu’elles perçoivent elles-mêmes comme discriminatoire, idée que l’héroïne n’hésite pas à exprimer en public pour en débattre et faire changer d’avis les hommes : Pourquoi les femmes doivent-elles sacrifier leurs propres goûts devant ceux de leurs maris, leur propre bonheur pour s’occuper du leur, leurs idées pour se conformer à celle des hommes en société, etc…? Et pourtant, même si l'héroïne semble avoir la tête sur les épaule, ce sens du sacrifice tellement ancré, une certaine idée de la religion aussi, sans oublier ce penchant qu’ont les femmes pour materner - pas seulement les enfants mais aussi les hommes - poussent l’héroïne à épouser un homme qui la séduit, et ce malgré son conformisme aux principes qu’elle réfute, et malgré un trop grand appétit pour les plaisirs coupables de la vie. Cet égarement causera sa perte, à une époque où le divorce n’est pas permis, et où la soumission féminine est une vertu même si elle est moquée dans le même temps par ceux qui la réclament. 

 

« Qu'est-ce que la vertu, Mrs Graham ? N'est-ce pas avoir la volonté de résister à la tentation plutôt que de n'en pas avoir ? L'homme fort est celui qui surmonte les obstacles et non celui qui reste assis au coin du feu. »

  

Alors, quel secret cache « la recluse de Wilfell Hall » (autre traduction de son titre) …? J’ai passé un bon moment de lecture à le découvrir, même si l’ambiance est moins prenante et moins unique que dans les magnifiques « Hauts de Hurlevant », d’Emily BRONTË. Par quel roman me conseillez-vous de poursuivre ma découverte des trois soeurs ?

« Le poids du monde » de David Joy : Le cri des oubliés

Le 10 November 2018, 19:34 dans Livres 4

 

« Peut-être que c’était ça, le but de cette foutue vie, attendre la mort. »

 

Avec l'hiver qui s'installe, je poursuis mon exploration de la noirceur de certaines vies ou âmes, afin de comprendre ce basculement, ce moment où tout dérape dans une vie. Est-ce un moment, un déclic ? Ou alors une longue descente aux enfers due à des éléments extérieurs, ou bien à une personnalité propre, ou peut-être un peu des deux ?  A quel point le désespoir peut provoquer ce rapprochement avec la violence voire même la mort …?  

 

 

"Le poids du mondeinterroge sur les mauvais départs dans la vie et notre capacité à supporter et passer outre pour y survivre. Il interroge sur l'amitié : Ses bienfaits, mais aussi ses limites. Il interroge plus généralement sur le sens de nos vies : Doit-on vivre pour nous, ou pour les autres, si proches soient-ils...? La vie est une succession de petites décisions qui, mises bout à bout, nous mènent là où l'on est. Mais quand le sort s'acharne et qu'aucun modèle ne nous guide dans la vie, la survie est plus difficile. Et la vie, est-elle possible ? 

 

Aiden est né d’un père violent et d’une mère battue. Il est très tôt récupéré par un foyer, mais Thad, un camarade d’école, fait des pieds et des mains pour obliger sa mère à le prendre chez eux. Ce jour-là, Thad est devenu pour Aiden quelque-chose de puissant qui n’avait pas encore de nom à cette époque. Tous les deux, c’est à la vie à la mort. Et la vie va se charger de le lui rappeler…

Thad ne sait pas qui est son père mais sa naissance cachait déjà un lourd secret, fait de violence, de douleur, de rejet et de déchéance. Quant à sa mère, elle ne parvient pas à aimer son fils et a déjà bien assez à faire avec son nouvel homme qui la tabasse, et les mesquineries des petites villes. 

 

Les deux garçons grandissent donc tout seuls, livrés à eux-mêmes, sans modèles, sans autre attache qu’eux-mêmes, sans personne pour combler ce vide qui, semble-t-il, va finir par les engloutir. Si l’armée a donné pendant un temps une raison de se lever et, surtout, un moyen de subsistance, à Thad, son retour dans une Amérique en pleine crise de l’emploi s’avère difficile à gérer.

Aiden, quant à lui, s’est lancé dans une relation avec la mère de Thad en l’absence de celui-ci, ce qui les a éloignés plus que rapprochés à son retour.

Mais ils n’ont qu’eux-mêmes pour se protéger de cette vie. Alors pour oublier la vacuité de ce monde sans but, la solitude d’une vie sans amour, l’inutilité de leurs compétences face au chômage, Thad et Aiden basculent dans la drogue. Ils perdent le contrôle d’eux-mêmes, de leurs actes puis bientôt, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, de leur vie.

 

Très tôt marginalisés du fait de leur mode de vie différent, sans réseau fiable et ne pouvant compter que sur eux-mêmes pour se défendre, ils n'ont personne avec qui partager « le poids du monde » qui pèsent sur leurs seules épaules, Aiden et Thad vont connaître une violente descente aux enfer. Une mère doit-elle toujours soutenir son enfant ou doit-elle un jour tenter de vivre pour elle en s'éloignant du poids d'un enfant devenu grand ? Un ami doit-il demeurer fidèle même quand l'autre s'éloigne du droit chemin et menace de l'emporter dans sa chute sous le poids de ses mauvaises décisions, ou se doit-il d'abord de prendre les bonnes décisions pour lui-même ? Jusqu'à quel point est-on responsable des autres...

 

*****

 

A travers ce roman et ces personnages, David Joy nous donne envie de nous intéresser un peu plus à ces âmes meurtries : Si on avait été là pour eux, si quelqu’un avait pris la peine de faire un pas vers eux, la fin aurait-elle été différente ? D’un autre côté, il est rassurant et peut-être même raisonnable de demeurer éloigné de toute source d’ennui : Si l’on se rapproche de ces deux gamins, va-ton contribuer à ralentir ce cercle vicieux, ou au contraire vont-ils nous emmener avec eux dans leur chute ? On aura du mal à le savoir en sortant de cette lecture tant il est évident que personne n’a tendu la main à ces enfants dont la vie a été bien différente, plus dure et plus triste que celle de la plupart des autres.

 

En tant que lecteur, on a envie d’intervenir aux moments les plus cruciaux de l’histoire pour sortir les personnages de cette transe dans laquelle les plonge la drogue, afin qu’ils reprennent contact avec la réalité. Qu'ils comprennent qu'autant que possible, on ne règle pas les problèmes comme la drogue, la rage et l’impuissance leur dicte de le faire. Mais en même temps, on comprend qu’ils se demandent quoi faire d’autre puisque, visiblement, rien ne leur sourit. Pas de modèle, pas de petit coup de pousse quand il faut même si une certaine routine de survie s’est nécessairement mise en place. Mais bien sûr, ça ne suffit pas, ça ne suffit à personne. Qu’aurait-on fait à leur place ?

 

Un roman sombre mais qui sonne certainement assez juste auprès de ceux qui galèrent, dans une Amérique où les armes circulent librement, où la drogue est un réel business qui résout tout d’un coup de baguette magique. Ou d’un coup de fusil. Tout dépend.

 

« Au bout du compte, la seule chose qui différenciait une personne d’une autre, c’était d’avoir quelqu’un pour sauter à l’eau et vous empêcher de vous noyer ».

 

Un roman à méditer au quotidien qui pourra peut-être, qui sait, sauver une ou deux âmes qui vous entourent… Qu’en pensez-vous : Prêts à partager un peu « le poids du monde » ?

« Evasion » de Benjamin WIHTMER : Sombre, et pourtant tellement brillant

Le 31 October 2018, 06:54 dans Livres 4

 

« Ce monde n’est pas fait pour que vous vous en évadiez. Ce monde est fait pour tenir votre coeur captif le temps qu’il faut pour le broyer. »

 

Je ne connaissais pas l’auteur mais ce titre, cette histoire et cette couverture ont agi sur moi comme un aimant, en ce début d’hiver où la grisaille et le froid s’installent dans nos chaumières : Des détenus s’échappent de prison un soir de forte tempête et, malheureusement pour eux et pour les villageois, la neige les contraint à rôder sur leur petite ville américaine et à hanter leurs habitations le temps de la traque. Car pour ne pas se faire capturer, morts ou vifs, il leur faut trouver voitures, habits chauds, nourriture voire argent.

 

 

« La traque, c’est pas suivre les traces. C’est deviner ce que sera le prochain mouvement de la chose que tu traques. »

 

Pendant ce temps, le Directeur de prison Jugg, un néonazi qui ne rigole pas avec l’ordre, organise leur traque avec sa police constituée d’anciens militaires qu’il encourage à se droguer pour être plus performants… 

 

« Ici, c'est la ville du Directeur Jugg. Vous avez peut-être réussi à passer les portes de la prison, mais vous ne passerez pas les frontières de la ville. »

 

Autant vous dire qu’au nom de la sécurité de la ville, qui deviendra un personnage du roman à part entière, les seules lueurs d’espoir qui demeurent dans ce roman, pour les évadés mais aussi pour les habitants qui vont croiser leurs chemins, seront celles des étoiles qui recueilleront leurs voeux et celle des balles de tous calibres fusant les délivrer de leurs vies sans issues…

 

« Tout est en place là-haut, tout brûle et brille comme ça le fait toujours. 

C’est bon de ne pas l’oublier.

Sauf si c’est faux.

Sauf si toutes les étoiles avaient fini de brûler il y a mille ans et que c’était seulement ce soir que leur lumière s’éteignait. »

 

★★★

 

J’ai appris entre-temps que Benjamin WIIHTMER était déjà très apprécié pour ses romans précédents. D’après ce que je viens de lire, c’est sûrement très mérité.

 

« On dit que la première victime d’une guerre, c’est la vérité. Faut croire que ça vaut aussi pour les évasions. »

 

 

C’est un roman américain comme je les aime, des portraits de personnages sans concession mais tellement humains, dont la vie est si sombre qu’ils ne voient plus la lumière, celle qu’ils ont en eux. On pénètre avec facilité dans ces ambiances typiquement ancrées dans l’Amérique profonde, mais ce n’est qu’au fur et à mesure, en apprenant à connaître chaque personnage, que l’on perçoit les liens entre eux et que l’histoire se dessine. Car chaque chapitre est consacré à l’un des protagonistes, et l’on entend tour à tour : les détenus, la hors la loi, les journalistes, le traqueur, les mâtons, etc… pour finir par entendre la ville entière lorsque le dénouement se rapproche. Du fait de cette narration au plus proche de chacun des personnages, on se rend compte que chacun n'est pas que gentil ou que méchant et que même, souvent, la frontière entre les deux est bien difficile à discerner, et peut être mouvante, floue, voire trompeuse.

 

« Peu importe combien il y a d’amour dans le monde, cela ne suffit pas. Pas pour la paix ni la lumière ni le soulagement de la douleur. Peu importe combien il y a d’amour dans le monde, cela ne suffit pour rien du tout. »

 

La tempête rajoute au désespoir ambiant puisqu’elle bloque les détenus dans la ville, sous une épaisse couche de blizzard et de neige, et force autant les personnages que le lecteur à écouter ce qui se passe au fond d’eux. Elle ralentit la progression, est propice à cette introspection de chaque personnage qui permet au lecteur d’appréhender sa substance, de ressentir son désespoir envers cette vie dont ils ne sont jamais parvenus à devenir réellement maîtres, ainsi que leur désir d'évasion. Mais l'Evasion ne signifie pas seulement sortir de prison. En réalité, c'est non-seulement l'enfermement qu'ils fuient, mais aussi cette ville qui ne veut pas d'eux, voire même, et peut-être surtout, leurs propres vies.  Alors le temps d'un rêve, cette nuit d'évasion, ils y veulent y croire et tenter leur chance, quel que soit le prix à payer. Et même s'ils sont censés être les criminels, et que nous sommes censés vouloir leur capture pour que la ville retrouve sa sérénité, le fait de vivre cette cavale au plus près de chaque personnage créé forcément des liens entre le lecteur et des personnages des deux camps... 

 

« Il y a toujours des moments où vous avez envie d’abandonner. Ce que vous faites alors, c’est penser à autre chose, c’est tout. N’importe quoi qui puisse vous aider à continuer. »

 

Malgré cette tension, nous ressentons lors de cette lecture cette impression de cocooning, nous qui la vivons bien au chaud sous nos plaids en laine, ce bon livre dans une main et la tisane fumante dans l’autre. Pour toutes ces raisons, je vous recommande cette lecture qui représente, selon les mots de Pierre LEMAITRE que je trouve très justes : « La quintessence du noir dans la plus pure tradition américaine ».

 

« Parce qu’on survit. C’est tout ce qu’il y a. Il n’y a rien dans ce monde qui vaille qu’on vive pour lui, mais on le fait quand même. On n’y pense pas, on se contente d’avancer. On survit et on espère seulement qu’on pourra s’accrocher à un bout de soi-même qui vaille qu’on survive. »

 

 

Pouvez-vous me conseiller d’autres romans sur le même thème ? Ou un roman de cet auteur en particulier ?

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