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« American Psycho », de Bret EASTON ELLIS : Ou quand l’horreur se cache dans un costume de luxe.

Le 17 juillet 2018, 07:47 dans Livres 6

De ce roman je ne connaissais que le titre, qui m’évoquait une psychose grandissante dans une Amérique huppée soumise à folie meurtrière d’un psychopathe tueur en série. A présent je peux le dire, j’ai fait la mystérieuse rencontre de Pat BATEMAN, et elle m'a posé plus de questions que prévu... Jeune et riche prodige de la bourse le jour, Pat tente désespérément de s’intégrer aux gens de pouvoir qu’il admire et de les surpasser, mais des pulsions s'emparent de lui la nuit, dont toute la gigantesque folie s’exprime au-delà de vos pires cauchemars…

 

 

Au premier coup d’oeil, Pat Bateman ne semble pas être différent des autres jeunes de son âge, avec qui il travaille, sort, drague, se drogue, et flambe son argent de manière ostentatoire. Certes, celui qui se décrit comme une sorte d’Apollon prend un peu plus soin de son corps grâce à la muscu et une alimentation qui se veut saine. Certes, au fil des pages, il semble être un peu maniaque du détail : élégance vestimentaire, chaine hifi dernier cri, séduction à la chaine pour se rassurer, etc… Mais il s’est forgé une vie sociale qui rentre tout à fait dans le moule de cette jeunesse dorée, une personnalité qui, grâce à une parfaite maîtrise des codes sociaux : cartes professionnelles, habits de luxe, resto en vue etc.… devient tout aussi lisse que les autres. Rien ne dépasse. 

 

Tellement que, finalement, plus rien ne le distingue des autres. Tout le monde d’un même milieu se conforme à une image et tout le monde se confond dans cette image : Au restaurant, était-ce untel ? Mais non c’était bidule. Mêmes fringues, mêmes coupes de cheveux, mêmes attitudes. Qui est qui ? Les gens se résument à ce qu’ils portent - et que Bateman ne cesse d’ailleurs d’énumérer, comme si le costume faisait la personne plus que n’importe quel autre élément. Pat Bateman se fait d’ailleurs souvent passer pour quelqu’un d’autre de plus important pour obtenir des réservations au restaurant. Mais s’il semble admirer ce qui brille et montrer sa réussite sociale, exercer son pouvoir, tout paraît dans le même temps lui paraître ennuyeux et vide de sens. Il ne semble pas trouver de sens à la vie, et cette vacuité le pousse à s’évader de plus en plus loin dans ses fantasmes. La pornographie rejoint bientôt la violence, qui déjà ne lui suffit plus et aboutit rapidement à des crimes de sang froid. Mais très vite, même l’envie de sang ne suffit plus, et Pat Bateman le sanguinaire torture ses victimes encore conscientes pour finir pour en faire littéralement de la chair à pâté consommable…

 

*****

 

La plume désincarnée de l'auteur nous aurait-elle endormis...?

 

Et là, on commence à se demander… Comment ne se fait-il pas prendre ? Comment transporte-t-il son ancien ami mort dans un sac de couchage sans se faire repérer ? Parfois, il parvient à se contrôler en société à l’aide de la drogue ou de calmants. Mais cela fait de moins en moins d’effet, et Pat Bateman rêve de répondre aux gens qu’il veut leur défoncer le crâne et leur arracher littéralement les yeux. Parfois il croit le dire, parfois il le dit. Mais personne ne le prend au sérieux. Etrangement, personne n’en a même réellement peur. Aucune réelle panique dans son entourage, même relativement aux séries de meurtres…

 

 

Et puis, l’ami qu’il est censé avoir tué réapparaît. Alors quoi ? Il a juste rêvé son meurtre ? Il fantasme ses crimes mais est « juste » fou ? Ou en a-t-il vraiment tué certains ? Le doute s’immisce. On finit par se dire que, peut-être, Pat a simplement un problème psychologique mais n’est pas passé à l’acte, qu’il est juste potentiellement dangereux. Car, il le dit lui-même : 

 

« Il existe une idée de Patrick Bateman, une espèce d’abstraction, mais il n’existe pas de moi réel, juste une entité, une chose illusoire et, bien que je puisse dissimuler mon regard glacé, mon regard fixe, bien que vous puissiez me serrer la main et sentir une chair qui étreint la vôtre, et peut-être même considérer que nous avons des styles de vie comparables, je ne suis tout simplement pas là. »

 

Peut-être même qu’il ne passera jamais à l’acte et a juste été insensibilisé par cette vie. Que, même s’il n’aime pas cette vie, il n’en voit pas d’autre possible, comme l’exprime symboliquement la dernière phrase du roman : 

 

« Au dessus d’une des portes, masquée par des tentures de velours rouge, il y a un panneau, et sur ce panneau, en lettres assorties à la couleur des tentures, est écrit : SANS ISSUE ». 

 

L'interprétation métaphorique de ce roman :

 

Dans ce cas Pat Bateman ne serait plus totalement monstrueux, mais simplement humain, avec parfois des envies de meurtre face à des gens mortellement superficiels… Comme nous tous, parfois, non ? Et alors le récit ne serait plus celui d'un criminel froid et incapable de ressentir la douleur, mais au contraire le récit métaphorique d'un être douloureusement prisonnier d'une société vide de sens qui ne le satisfait plus et dont il veut se libérer... « American psycho » serait alors ce syndrôme, ce tiraillement insoluble entre, d’un côté, cette prétention d’être unique au monde, et de l’autre, cette sensation d’être obligé de faire comme tout le monde, d’être comme tout le monde pour exister. Pire encore, "American Psycho" serait cette peur d'être noyé dans la masse, qu'elle nous engloutisse pour finir par ne plus exister... Sauf à faire voler les masques en éclats.

 

Cela expliquerait la plume de l'auteur qui exprime la froideur, le désintérêt de la vie décryptée de manière chirurgicale par Bateman avec ennui et mépris, plume qui se déchaine ensuite lorsqu'il est question de tailler dans le vif des gens qui constitue cette société, d'en faire ressortir l'horreur. Cette plume, qui peut paraître sans intérêt littéraire, reflète parfaitement le ressenti du narrateur, ce froid et ce mépris qui le gagnent et contre lesquels il lutte durant les scènes de crime - où il tue métaphoriquement cette société dans laquelle il est en train de se perdre

 

« L'individualité n'a plus lieu d'être. Que signifie l'intelligence? Définissez ce qu'est la raison. Le désir... un non-sens. L'intellect n'est pas un remède. La justice, morte. La peur, le reproche, l'innocence, la compassion, le remords, le gaspillage, l'échec, le deuil, toutes choses, toutes émotions que plus personne ne ressent vraiment. La pensée est vaine, le monde dépourvu de sens. Dieu ne vit pas. On ne peut croire en l'amour. La surface, la surface, la surface, voilà ce dans quoi on trouve une signification... C'est ainsi que je vis la civilisation, un colosse déchiqueté… » 

 

D’ailleurs, seule Jean, son assistante, la moins superficielle de toutes les personnes qu’il connaît, finirait par trouver grâce à ses yeux et parvient à le toucher, à le faire presque revenir aux sensations humaines de la vie, à faire affleurer des sentiments humains depuis longtemps oubliés de Pat Bateman. Ce que l'on pensait être le récit d’un serial killer ressemble de plus en plus à la satire d’une société de consommation de masse et d’uniformisation ennuyeuse. Virage à 180°, quelle est la volonté de l’auteur ? 

 

«  Comment pourrait-elle donc comprendre que rien ne pourrait jamais me décevoir, puisque je n'attends plus rien ? »

 

Conclusion :

 

Selon moi, la plume est trompeuse et nous endort.

L’utilisation à plusieurs reprises de l’adverbe « plus rien » ou « plus personne », semble signifier comme un regret, un sentiment très humain. Ainsi au final, ce n'est peut-être pas l’histoire d’un tueur en série, mais peut-être plutôt l’histoire d’une société de consommation de masse qui peut rendre fou… Jusqu’au passage à l’acte ? Telle est la question.

 

«  Je possédais tous les attributs d'un être humain - la chair, le sang, la peau, les cheveux - , mais ma dépersonnalisation était si profonde, avait été menée si loin, que ma capacité normale à ressentir de la compassion avait été annihilée, lentement, consciencieusement effacée. Je n'étais qu'une imitation, la grossière contrefaçon d'un être humain. »

 

Si vous l’avez déjà lu ou vu : Quelle est votre analyse ?? Pat Bateman est-il juste un homme qui s’ennuie ? Un drogué qui hallucine et fantasme sa vie ? Un tueur potentiel ? Ou encore, un tueur avéré, selon vous ?

 

« Le mal, est-ce une chose que l'on est ? Ou bien est-ce une chose que l'on fait ? Ma douleur est constante, aigüe, je n'ai plus d'espoir en un monde meilleur. En réalité, je veux que ma douleur rejaillisse sur les autres. Je veux que personne n'y échappe. Mais une fois ceci avoué - ce que j'ai fait des milliers de fois, presque à chaque crime -, une fois face à face avec cette vérité, aucune rédemption pour moi. Aucune connaissance plus profonde de moi-même, aucune compréhension nouvelle à tirer de cet aveu. »

 

Avez-vous vu le film ou lu le livre ? Dites-moi tout, je suis vraiment intéressée par votre interprétation de ce roman !

 

Pour poursuivre la réflexion :

(Extrait du film)

L'avis de Lucie (Abracadabooks)

 

« Les Terranautes » de TC BOYLE : Prêts à vivre une expérience de la NASA en temps réel ?

Le 9 juillet 2018, 09:48 dans Livres 0

Croisé par hasard à la librairie, je n’ai pu résister à ce roman qui avait tout pour plaire : L’auteur s’inspire dans ce roman des expériences réalisées par la NASA (un exemple sur ce site), visant à tenter de savoir si un petit groupe d’hommes et de femmes pourrait survivre pendant un an, enfermés ensemble, sans autre objectif ni loisir que mener une mission à terme : Ils doivent à la fois gérer les relations humaines et les tensions qui s’installent fatalement, ainsi que leurs ressources en nourriture, oxygène, etc…

 



En l’occurrence, nos personnages sont donc hermétiquement enfermés dans un dôme de verre à travers lequel peuvent les voir les visiteurs, journalistes, touristes, etc… Ils vivent sous cloche pendant deux longues années, totalement indépendants et coupés du monde extérieur si ce n’est la présence d’un téléphone et d’un parloir qui ne permet pas de toucher les précieux visiteurs venus les soutenir. Et la vie s’organise autour de l’élevage, des cultures et de l’entretien du microcosme qui a été recréé. L’air est recyclé, l’eau purifiée, tout tourne en circuit fermé.

Nous suivons les huit personnages de la mission : quatre hommes, quatre femmes, chacun ayant une spécialité (les animaux, la culture, la médecin, l’ingénierie, etc…). Totalement dévoués à leur cause, ils ne veulent surtout pas échouer comme la première équipe qui avait dû violer l’étanchéité après que l’un des leurs se soit gravement blessé. Cette fois, les nouveaux équipiers veulent entrer dans la légende. Leur devise ? Rien n’entre, rien ne sort. Mais celle-ci va devenir une obsession mettant parfois leur vie en danger, et elle sera parfois aussi mise à rude épreuve lorsque l’expérience les poussera à bout. Panne d’électricité, manque de soleil, d’oxygène, régime hypocalorique… Et sexe ! Les personnalités de chacun se révéleront alors, sans fard, et ce n’est pas toujours joli joli…

*****

Vous voulez savoir quel effet l’enfermement peut avoir sur un groupe humain ? Ce livre est pour vous. Passionnant, mêlant intérêt de la science mais aussi le côté moderne et voyeur du Loft… Il nous tient dès les premières pages car l’auteur sait distiller le suspense : Il nous raconte l’histoire de l’intérieur à travers les voix de deux des coéquipiers, un homme Ramsey et une femme Dawn, puis de l’extérieur à travers le regard de la meilleure amie de Dawn, Linda. Chacun nous suggère qu’un drame se prépare, attisant notre curiosité et notre envie de savoir…

"N'oubliez pas qu'il s'agissait d'une expérience, que toute expérience a ses limites et que les choses peuvent mal tourner, cela arrive : C'est même tout l'intérêt de la chose. C'est comme ça qu'on apprend, non ?"

Linda, jalouse de ne pas avoir été sélectionnée et donc critique, nous sort du huis clos oppressant dans lequel nos personnages sont pourtant enfermés sans issue possible, et nous offre l’opportunité de faire connaissance avec les autres personnalités soutenant le projet.

Nous comprenons ainsi les tenant et aboutissant, les sentiments de chacun et, finalement, la narration nous empêche de juger l’un quelconque des personnages. Parce que la complexité de ce projet ambitieux qu’ils portent tous ensemble à bout de bras, mais qui peut s’effondrer à cause de l’un seulement d’entre eux, nous est extrêmement bien rendue. Et l’on comprend chacun d’entre eux, même lorsqu'on les pense un peu dingues. Leur folie, leur dévouement, et leur humaine imperfection nous les rendent réels, vivants, et magnifiques même dans leurs actes les plus fous.

Alors, vivre enfermés deux ans à huit sans s’entretuer malgré les épreuves et personnalités de chacun, c’est possible ? A vous de le découvrir ! Prêts pour l’expérience ?

« La conjuration des imbéciles » (de John Kennedy TOOLE)

Le 3 juillet 2018, 08:20 dans Livres 0

J’ai longtemps hésité à lire ce chef d’oeuvre de la littérature américaine, car je ne suis pas amatrice des personnages caricaturaux, dont le manque de nuance peut m’agacer rapidement. Mais à ma grande surprise, il aurait été très dommage de passer à côté de la plume de John Kennedy TOOLE qui est drôle, savoureuse et délicieusement imagée. Comment décrire ce livre ? Oscillant entre farce et drame, il transcende les genres pour imposer son sens propre.

 

 

Tout le roman se construit autour de son personnage principal : Ignatius Reilly. Eléphantesque et d’apparence asocial et grossier, Ignatius a en réalité passé 10 ans à l’université, où l’amas de culture qu’il s’efforçait d’y ingurgiter compensait probablement, comme la nourriture, tout un tas de manques ou complexes divers. Mais surtout, malin, il trouve dans ce qu’il apprend toutes sortes d’arguments qu’il tourne à son profit en toutes circonstances.

 

On a le sentiment qu’Ignatius se sent rejeté par la société et cherche divers prétextes pour la rejeter à son tour. Qu’à cela ne tienne,  il se sert de sa culture pour critiquer la société de manière à justifier sa volonté de ne pas vouloir en faire partie, et préférer rester en marge, isolé. 

Revenu habiter chez sa mère à la fin de l’université, Ignatius utilise son intelligence pour ne rien faire, attendant que tout lui tombe tout cuit : Il fait de sa mère son esclave, laquelle tombe la boisson et a un accident nécessitant qu’Ignatius trouve un travail pour survivre.

 

Lui qui, plein de son savoir, préfère se vautrer dans l’inaction, la critique, la facilité, bref : son lit, doit s’efforcer de se faire embaucher dans une entreprise puis, plus dur encore, accepter de travailler pour garder son job. Or, persuadé que sa supériorité intellectuelle peut lui servir à manipuler tout le monde pour faire le travail à sa place, ou qu’elle peut lui servir à accomplir de plus grandes choses que juste travailler, il se place à chaque fois dans des situations ubuesques, pour notre plus grand plaisir : qu'il soit assistant de direction pour une grande marque de Jeans, vendeur de saucisse ambulant, simple client dans un bar ou encore leader d'un nouveau parti politique, toutes ses initiatives virent à la farce... Et pour cause, vous verrez ! Mais au passage, on croise toute une galerie de personnages hauts en couleur.

 

*****

 

Si le personnage semble imbuvable et trop caricatural pour fonctionner, c’est là que la plume de l’auteur met son personnage et les situations en relief, rendant à Ignatius un peu d’humanité et au « bas peuple » qu’il est forcé de côtoyer, toutes les qualités mélangées qui font tout simplement de la vie une fête.

 

Ce personnage atypique, dont le volume corporel grossit en même temps que son rejet par la société, prend appui sur la culture que ses études lui ont offerte pour trouver les raisons de la mépriser à son tour, se sentir supérieur à elle, au risque de se rendre encore plus insupportable et original aux yeux des gens qui la composent. Ces gens, qu’il juge incultes, grossiers et indignes de son intérêt, le trouvent au mieux intriguant puis bien souvent insupportable et grossier sous son vernis de prétention, à tel point que, toutes les parties de sa personne combinées, on le prend souvent pour fou pour oser d’avoir l’air fier de ce qu’il est.

 

Espérant échapper aux contraintes de la vie, et notamment trouver l’amour et un travail, se confronter aux autres qui le rejettent, il s’épuise à se faire détester pour justifier ses malheurs et avoir des raisons de se plaindre de tout et tout le monde.

Ignatius est un inadapté social qui mange pour compenser et se rend détestable pour ne pas être déçu de ses relations.

 

Et contre toute attente de ma part, essayer ce roman, ce fut l’adopter ! Et pour vous ? Vous tente-t-il ?

 

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