Dans « réparer les vivants », j’avais beaucoup aimé l’écriture très spécifique de Maylis DE KERANGAL : Des phrases longues dans lesquelles les idées se bousculent, pensées des personnages comme de l’auteure elle-même, à bout de souffle, s’affranchissant des règles élémentaires de grammaire ou de ponctuation face à l’urgence d’une situation apparemment insensée pour les acteurs de son drame : Le maintien « en vie » d’un jeune garçon en état de mort cérébrale afin de lui prélever ses organes pour sauver d’autres vies.

J’étais donc très curieuse de savoir si l’auteure avait adapté son style à l’histoire, ou bien si c’était son écriture naturelle toutes histoires confondues. A la lecture de « Corniche Kennedy », je mesure à quel point cette plume, à fleur de pensées qui se bousculent, est sa marque de fabrique.

 

« Les petits cons de la corniche. La bande. On ne sait les nommer autrement. Leur corps est incisif, leur âge dilaté entre treize et dix-sept, et c’est un seul et même âge, celui de la conquête : on détourne la joue du baiser maternel, on crache dans la soupe, on déserte la maison. »

J’ai choisi ce roman car le thème me rappelait l’été à la mer, et qu’il promettait une ambiance bien particulière : A Marseille, entre les calanques et les plages surveillées, il existe des plateformes de roche interdites au public où la baignade est dangereuse. Tous les étés pourtant, les jeunes des banlieues viennent y flirter, y bronzer, y régner. Et s’y baigner : C’est le lieu et le temps des défis, des t’es pas cap à l’emporte-pièce, de l’orgueil et des fanfaronnades. C’est aussi une manière de s’affirmer dans une société de laquelle ils se sentent exclus pour tout un tas de raisons. Alors pas question de céder. Pas question d’abandonner « la Plate » aux autorités : Cet endroit est leur royaume, ces ados y font leur loi, font tourner les autorités en bourriques. La Plate devient une lutte symbolique. A leurs risques et périls.

« Nul ne sait comment cette plateforme ingrate, nue, une paume, est devenue leur carrefour, le point magique d’où ils rassemblent et énoncent le monde, ni comment ils l’ont trouvée, élue entre toutes et s’en sont rendus maîtres ; et nul se sait pourquoi ils y reviennent chaque jour, y dégringolent, haletants, crasseux et assoiffés, l’exubérance de la jeunesse excédant chacun de leur geste, y déboulent comme si chassés de partout, refoulés, blessés, la dernière connerie trophée en travers de la gueule ; mais aussi ça ne veut pas de nous tout ça déclament-il en tournant sur eux-mêmes, bras tendu main ouverte de sorte qu’ils désignent la grosse ville qui turbine, la cité maritime qui brasse et prolifère, ça ne veut pas de nous, ils forcent la scène, hâbleurs et rigolards, enfin se déshabillent, soudain lents et pudiques, dressent leur camp de base, et alors ils s’arrogent tout l’espace. »

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C’est bien encore avec sa sensibilité toute personnelle que Maylis de KERANGAL nous fait pénétrer, avec aisance et plaisir, ce royaume adolescent des banlieues. Sa capacité à entrer au plus profond des êtres lui permet de se glisser, en tant que narrateur, alternativement dans la peau de chacun de ses personnages, cadeau délicieux pour une lecture exhaustive de la situation. Elle nous offre encore une narration libérée de toute convention, coulant pourtant tout naturellement de considérations générales du narrateur en observations particulières des personnages, voire en l’expression intime de leurs ressentis très personnels. Elle est d’une justesse incroyable dans ses portraits, nous fait vivre plusieurs vies sans jamais juger ni excuser. Elle décrit la société ou des fragments, qui finissent toujours par former un tout.

Si certains lecteurs ont pu trouver ses phrases interminables, rendant leur lecture ardue, j’ai encore une fois trouvé, au contraire, que l’histoire n’en était que plus intéressante et brillamment racontée : De par les détails auxquels mène chaque circonvolution, de par les différents points de vue qui nous sont offerts sans transition, et nous permettent avec une aisance déconcertante de cerner toute situation en un clin d’œil, d’englober la scène ou le monde dans lequel nous plonge l’auteure, sans superflu, sans long discours, juste en balayant le présent, le passé, le futur de quelques mots choisis et assemblés, dans un même souffle, une même pensée ; Une même phrase.

Allez, je vais oser : Ce travail de balayage de la narration me rappelle « Mrs Dalloway », de Virginia WOOLF – mais dans un style qui lui est propre. Il ne me semble pas artificiel, c’est plutôt comme si l’auteure pensait vraiment son histoire comme elle l’écrit. Très vite, je me coule dans le rythme de ses phrases gonflées d’informations et je me laisse porter par son histoire, pleine du charme des personnages dont elle sait nous rapprocher et du contexte qu’elle excelle à nous dépeindre par ce biais. Je ne suis pas passée loin du coup de cœurJ’ai en tous cas adoré cette ambiance.

Est-ce que ce genre de narrations vous fait peur ? Préférez-vous les récits conventionnels ou jugez-vous au cas par cas sans avoir peur de tenter ?