« Ce monde n’est pas fait pour que vous vous en évadiez. Ce monde est fait pour tenir votre coeur captif le temps qu’il faut pour le broyer. »

 

Je ne connaissais pas l’auteur mais ce titre, cette histoire et cette couverture ont agi sur moi comme un aimant, en ce début d’hiver où la grisaille et le froid s’installent dans nos chaumières : Des détenus s’échappent de prison un soir de forte tempête et, malheureusement pour eux et pour les villageois, la neige les contraint à rôder sur leur petite ville américaine et à hanter leurs habitations le temps de la traque. Car pour ne pas se faire capturer, morts ou vifs, il leur faut trouver voitures, habits chauds, nourriture voire argent.

 

 

« La traque, c’est pas suivre les traces. C’est deviner ce que sera le prochain mouvement de la chose que tu traques. »

 

Pendant ce temps, le Directeur de prison Jugg, un néonazi qui ne rigole pas avec l’ordre, organise leur traque avec sa police constituée d’anciens militaires qu’il encourage à se droguer pour être plus performants… 

 

« Ici, c'est la ville du Directeur Jugg. Vous avez peut-être réussi à passer les portes de la prison, mais vous ne passerez pas les frontières de la ville. »

 

Autant vous dire qu’au nom de la sécurité de la ville, qui deviendra un personnage du roman à part entière, les seules lueurs d’espoir qui demeurent dans ce roman, pour les évadés mais aussi pour les habitants qui vont croiser leurs chemins, seront celles des étoiles qui recueilleront leurs voeux et celle des balles de tous calibres fusant les délivrer de leurs vies sans issues…

 

« Tout est en place là-haut, tout brûle et brille comme ça le fait toujours. 

C’est bon de ne pas l’oublier.

Sauf si c’est faux.

Sauf si toutes les étoiles avaient fini de brûler il y a mille ans et que c’était seulement ce soir que leur lumière s’éteignait. »

 

★★★

 

J’ai appris entre-temps que Benjamin WIIHTMER était déjà très apprécié pour ses romans précédents. D’après ce que je viens de lire, c’est sûrement très mérité.

 

« On dit que la première victime d’une guerre, c’est la vérité. Faut croire que ça vaut aussi pour les évasions. »

 

 

C’est un roman américain comme je les aime, des portraits de personnages sans concession mais tellement humains, dont la vie est si sombre qu’ils ne voient plus la lumière, celle qu’ils ont en eux. On pénètre avec facilité dans ces ambiances typiquement ancrées dans l’Amérique profonde, mais ce n’est qu’au fur et à mesure, en apprenant à connaître chaque personnage, que l’on perçoit les liens entre eux et que l’histoire se dessine. Car chaque chapitre est consacré à l’un des protagonistes, et l’on entend tour à tour : les détenus, la hors la loi, les journalistes, le traqueur, les mâtons, etc… pour finir par entendre la ville entière lorsque le dénouement se rapproche. Du fait de cette narration au plus proche de chacun des personnages, on se rend compte que chacun n'est pas que gentil ou que méchant et que même, souvent, la frontière entre les deux est bien difficile à discerner, et peut être mouvante, floue, voire trompeuse.

 

« Peu importe combien il y a d’amour dans le monde, cela ne suffit pas. Pas pour la paix ni la lumière ni le soulagement de la douleur. Peu importe combien il y a d’amour dans le monde, cela ne suffit pour rien du tout. »

 

La tempête rajoute au désespoir ambiant puisqu’elle bloque les détenus dans la ville, sous une épaisse couche de blizzard et de neige, et force autant les personnages que le lecteur à écouter ce qui se passe au fond d’eux. Elle ralentit la progression, est propice à cette introspection de chaque personnage qui permet au lecteur d’appréhender sa substance, de ressentir son désespoir envers cette vie dont ils ne sont jamais parvenus à devenir réellement maîtres, ainsi que leur désir d'évasion. Mais l'Evasion ne signifie pas seulement sortir de prison. En réalité, c'est non-seulement l'enfermement qu'ils fuient, mais aussi cette ville qui ne veut pas d'eux, voire même, et peut-être surtout, leurs propres vies.  Alors le temps d'un rêve, cette nuit d'évasion, ils y veulent y croire et tenter leur chance, quel que soit le prix à payer. Et même s'ils sont censés être les criminels, et que nous sommes censés vouloir leur capture pour que la ville retrouve sa sérénité, le fait de vivre cette cavale au plus près de chaque personnage créé forcément des liens entre le lecteur et des personnages des deux camps... 

 

« Il y a toujours des moments où vous avez envie d’abandonner. Ce que vous faites alors, c’est penser à autre chose, c’est tout. N’importe quoi qui puisse vous aider à continuer. »

 

Malgré cette tension, nous ressentons lors de cette lecture cette impression de cocooning, nous qui la vivons bien au chaud sous nos plaids en laine, ce bon livre dans une main et la tisane fumante dans l’autre. Pour toutes ces raisons, je vous recommande cette lecture qui représente, selon les mots de Pierre LEMAITRE que je trouve très justes : « La quintessence du noir dans la plus pure tradition américaine ».

 

« Parce qu’on survit. C’est tout ce qu’il y a. Il n’y a rien dans ce monde qui vaille qu’on vive pour lui, mais on le fait quand même. On n’y pense pas, on se contente d’avancer. On survit et on espère seulement qu’on pourra s’accrocher à un bout de soi-même qui vaille qu’on survive. »

 

 

Pouvez-vous me conseiller d’autres romans sur le même thème ? Ou un roman de cet auteur en particulier ?