Après avoir exploré certains aspects de la photographie à travers le roman de cette rentrée littéraire "A son image" de Jérôme FERRARI, je me suis souvenu avoir fait l'expérience de certains portraits plus vrais que nature par un autre biais que la photographie : La prose ! Avez-vous jamais lu ce court classique, par l’auteur de Poil de carotte ? Si ce n’est pas le cas, sachez qu’il est lisible gratuitement sous format e-books, soit directement sur la page internet, soit en le téléchargeant sur votre ordinateur pour le lire au calme plus tard.

 

 

Il ne s’agit pas d’un roman, mais plutôt de portraits de la vie quotidienne, qu’ils représentent les animaux et la nature qui nous entourent, ou même quelques sensations, moments innocents, habituels, qui passent et se répètent sans même qu’on les voient, et qui pourtant font le sel de la vie, sa base, son cadre, sa toile de fond : Vite rentrer les foins avant qu’il ne pleuve, regarder les pigeons se mouvoir, imaginer ce qui se passe dans la tête d’un cygne, etc…

 

« Le cygne

Il glisse sur le bassin, comme un traîneau blanc, de nuage en nuage. Car il n’a faim que des nuages floconneux qu’il voit naître, bouger, et se perdre dans l’eau. C’est l’un d’eux qu’il désire. Il le vise du bec, et il plonge tout à coup son col vêtu de neige.

Puis, tel un bras de femme sort d’une manche, il retire.

Il n’a rien.

Il regarde : les nuages effarouchés ont disparu.

Il ne reste qu’un instant désabusé, car les nuages tardent peu à revenir, et, là-bas, où meurent les ondulations de l’eau, en voici un qui se reforme.

Doucement, sur son léger coussin de plumes, le cygne rame et s’approche...

Il s’épuise à pêcher de vains reflets, et peut-être qu’il mourra, victime de cette illusion, avant d’attraper un seul morceau de nuage.

Mais qu’est-ce que je dis ?

Chaque fois qu’il plonge, il fouille du bec la vase nourrissante et ramène un ver.

Il engraisse comme une oie. »

 

La première fois que je l’ai lu, j’ai été subjuguée par la justesse des propos de l’auteur et la beauté des tournures de phrase. Depuis, il m’arrive de le relire régulièrement pour le plaisir capter de nouveau l’essence des choses qui m’entourent, comme si c’était la première fois. Toute une époque derrière ce phrasé, et pourtant toujours autant d’actualité, beaucoup de légèreté, une élégante évidence derrière chaque portrait. Voyez plutôt par vous-mêmes :

 

« Tous ces pigeons, qui d’abord amusent, finissent par ennuyer.

Ils ne sauraient tenir en place et les voyages ne les forment point.

Ils restent toute la vie un peu niais. Ils s’obstinent à croire qu’on fait les enfants par le bec.

Et c’est insupportable à la longue, cette manie héréditaire d’avoir toujours dans la gorge quelque chose qui ne passe pas. »

 

 

C’est tellement ça, n’est-ce pas ? Je suis sûre que tout le monde VOIT quels gestes, bruits, stéréotypes, Jules RENARD est en train de décrire ! Il a ce regard du photographe, du peintre, ou même du caricaturiste, qui sait capter le récurent, saisir les manies, isoler ce qui différencie une espèce d’une autre, une personne d’une autre, un moment d’un autre, et le faire jaillir, éclatant, plus vrai que nature. Sous nos yeux ébahis l’image se matérialise aussitôt derrière les mots. Et en plus ? C’est poétique, une douce rêverie qu’il nous offre.

 

« Les chauves-souris : Filles de la nuit, elles ne détestent que les lumières, et, du frôlement de leurs petits châles funèbres, elles cherchent des bougies à souffler. »

 

C’est une lecture que je vous invite à prendre le temps de savourer pour vraiment visualiser les portraits, qui se précisent mots après mots. Comme chaque portrait est court, on peut en lire un par-ci, puis un par-là plus tard, revenir sur l’un devant telle situation, ne choisir que ceux qui nous parlent à un moment donné et se réserver les autres pour plus tard. Jules RENARD excelle dans ces mini portraits faits sur le vif.

 

« Les yeux du chasseur d'image lui servent de filets où les images s’emprisonnent d’elles-mêmes. »

 

 

Avec lui, tout coule de source, c’est plein de vie, à la fois imagé, spontané et poétique, bien tourné, mais jamais artificiel. Je suis sûre qu’on peut chacun y trouver une expérience qui nous parle particulièrement, mais aussi prendre plaisir à découvrir ou replonger dans certains portraits d’antan.

 

« L’écureuil : Leste allumeur de l’automne, il passe et repasse sous les feuilles la petite torche de sa queue. »

 

« L’âne, le lapin devenu grand. »

 

En peu de mots, tout est dit… Et tellement bien dit que, même si certains passages me parlent moins que d’autres, j’ai eu du mal à n'en sélectionner que quelques-uns. Pourtant, j’ai quelques favoris. Notamment celui-ci :

 

« Le ver luisant : Cette goutte de lune dans l’herbe !

Que se passe-t-il ? Neuf heures du soir et il y a encore de la lumière chez lui.»

 

Allez je suis curieuse, quel est votre passage préféré ? Si ce n’est déjà fait, allez jeter un oeil et revenez me dire !