Dans « Jeudi noir », Mickaël MENTION raconte, dissèque et replace dans son contexte politique et historique d’après-guerre la terrible demi-finale de coupe du monde de football du 8 juillet 1982 qui a dégénéré en règlement de compte entre la France et l’Allemagne. Il montre ainsi comment le sport est le miroir de la société, un moyen d’expression, un catalyseur voire un amplificateur d’émotions, de messages, de faits. Il prouve surtout que si les blessures profondément ancrées dans nos peuples semblent parfois être comblées, elles sont susceptibles de se rouvrir à la moindre occasion ou provocation.

 

 

Pour cela, Mickaël MENTION a eu l’idée originale et intéressante de nous faire vivre cette rencontre France-RFA de l’intérieur, par le biais d’un joueur fictif de l’équipe de France pour narrateur. Ce narrateur nous racontera le match qu’il est en train de jouer : les faits, les sensations, puis les sentiments et les réflexions sociétales qui enflent en lui et tout autour, au fur et à mesure que la douleur de cette rencontre interminable met les organismes et les nerfs des joueurs, comme du public, à rude épreuve et les pousse à agir sans se contrôler, dévoilant des sentiments que le vernis social et la raison poussent à dissimuler en temps normal.

Bien plus que les performances sportives qu’ont dû déployer les joueurs ce soir-là, Mickaël MENTION met ici en lumière le parallèle entre équipes nationales et nation toute entière. Bien entendu, ce qui s’est passé ce soir-là n’a pas une seule cause et est dû à un enchaînement de détails qui se sont déroulés pendant cette soirée ; Mais dans le feu de l’action, quand l’enjeu est la victoire à tout prix, l’autre redevient l’ennemi à abattre pour chaque partie qui veut gagner. C’est pourquoi, si a priori ce récit pourrait sembler réservé aux amateurs de football, il est en réalité très intéressant et abordable même par les néophytes : Car son intérêt réside dans le rapprochement que fait l’auteur entre l’affrontement des joueurs des équipes de France et d’Allemagne sur le terrain en cette époque de guerre froide, et les relations politiques des deux pays que l’Histoire leur connaît, avec leur lot de guerres, de désaccords, de batailles, etc

Le lecteur va donc voir évoluer tout un panel de sentiments chez le narrateur français : envers le sport, ses coéquipiers, ses adversaires avec qui, en d’autres circonstances, il pouvait avoir des rapports amicaux. Au départ, il est fier que le sport permette de faire jouer ensemble des nations qui se sont déchirées et ont du mal à tirer un trait sur leur histoire commune. Il pense et espère que cette rencontre fera comprendre à tous que la nouvelle génération d’Allemands n’est pas responsable des horreurs nazies passées… Il est fier de faire partie d’une équipe de France métissée, qui prouvera qu’on peut jouer loyalement contre les Allemands de la RFA qui, depuis la seconde guerre mondiale, sont ostracisés du fait des horreurs commises par leur pays.

Malheureusement, une telle pression pèse sur les épaules de tous les joueurs que la rencontre sportive va tourner en affrontement entre nations, et rouvre des blessures sociales encore mal cicatrisées : La fatigue aliénant la lucidité de chacun, les Allemands deviennent des « nazis » qui cassent du Français, et cet arbitre  qui ne les calme pas et laisse le match dériver est donc forcément un « collabo ». L’Allemagne ne peut pas gagner en écrasant encore une fois la France. D’ailleurs, si elle est en bonne voie de le faire, ne serait-ce pas parce qu’il y a un « traitre » au sein même de l’équipe de France… ? Tout se mélange, le jeu et la politique, le passé et le présent.

Si Mickaël MENTION a pour l’essentiel mis en scène des faits, personnages et propos réels dans son roman afin que le lecteur se fasse sa propre opinion, il se sert à merveille de ce narrateur inventé pour mettre en perspective sport et Histoire, jeu et politique. Le récit est extrêmement fort, la tension palpable entre les joueurs. On ressent parfaitement l’évolution dans les pensées du narrateur, et l’on comprend par là-même le glissement qui s’opère dans la tête des nations entières qui assistent à ce match, provoquant accidents et réactions échauffées des supporters et médias qu’il faudra contenir et apaiser.

Même s’il est avéré que certaines substances chimiques, consommées par les joueurs allemands avant ce match sous pression, sont à l’origine de certaines réactions des joueurs, celles-ci demeurent la preuve que la société internationale souffre de séquelles plus profondes, et  qu’il faudra plus qu’un jeu pour faire oublier. Les peuples sauront-ils se reprendre et se pardonner à la fin de la partie ? Ou ces blessures sont-elles destinées à se rouvrir à chaque nouvelle occasion… ? Au lecteur de se faire sa propre opinion, au vu de ce qu’il vient de lire, et de ce qu’il a pu vivre par la suite. Une réflexion à découvrir, une tension à vivre ou à revivre même pour les novices en foot, un puissant moment de littérature, de sport, de société et d’humanité. Une belle création de Mickaël MENTION ! Etes-vous tentés par la forme et/ou le fond ?