Le destin a enfin mis sur ma route ce recueil de témoignages sur la Guerre d’Algérie, qui me tentait depuis sa sortie. Si « Ennemi intime » pourrait sembler être un énième livre sur une énième guerre, il a en réalité deux particularités : Tout d’abord, il a pour but de tenter de comprendre comment des hommes ordinaires peuvent se transformer en bourreaux sanguinaires ; Ensuite, il a pour but de lever le voile sur cette guerre dont le statut n'a été reconnu, devant l'Assemblée nationale, qu’en 1999, soit 40 ans plus tard.

 

  

Tout commence lorsque cette colonie française revendique son indépendance, au sortir de la seconde guerre mondiale, mais que les politiques français ne veulent y voir que quelques actes de rebellions à étouffer. Des actes de violence et de terrorisme sont alors perpétrés par le FLN qui souhaite montrer sa détermination aux français d’une part, et d’autre part effrayer les algériens non indépendantistes pour qu’ils se rallient au plus fort. Mais la France, ne voulant surtout pas entendre parler de guerre, minimise les événements et demande à la police et à l’armée de régler ça.

 

Puis quand, au lieu de s’enrayer, le mouvement du FLN se radicalise, les hommes politiques français donnent tous pouvoirs à l’armée. La solution de l’armée est la course aux renseignements pour démanteler le réseau terroriste du FLN : Des rafles et des actes de tortures deviennent alors systématiques pour être sûr d’obtenir au plus vite ces renseignements. Le but est également que la population ait aussi peur de l’armée que des terroristes, afin d’être une autorité respectée… Ce faisant, ces opérations officielles de « pacifications » sont plutôt une véritable guerre dont les français de France n’ont pas conscience car les opérations sont tenues secrètes par la censure des correspondances et le secret militaire.

 

Pour autant, la situation sur le terrain est-elle toujours sous contrôle ? Car certains soldats français, qui ont été résistants maquisards contre les allemands lors de la seconde guerre mondiale, reconnaissent dans leurs actes ceux des allemands qu’ils condamnaient. Alors comment une ancienne victime devient-elle bourreau ?Par devoir d’obéissance, l’impossibilité de déserter et les menaces de prison ou de mort pour traitrise à l’encontre de ceux qui refuseraient les ordres. S’habitue-t-on à la violence et peut-on prendre du plaisir à torturer notre ennemi pour le punir ? Il semble que, dans le feu de l’action, la plupart des acteurs puisse s’adapter à cette violence en mettant en place des mécanismes de défense ; Et si la torture, pour être efficace du point du vue du renseignement, doit-être faite avec recul et sans plaisir, les visions d’horreur quotidiennes et les envies de venger les militaires morts peuvent rapidement prendre le dessus. 

 

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Ces révélations entrainent trois questions principales : La torture peut-elle être justifiée dans certains cas ? Comment ces militaires français, qui pour la plupart sortait d’une guerre des maquis en France et avaient eux-mêmes subi ou assisté à la torture par les nazis qu’ils combattaient, ont pu à leur tour devenir les tortionnaires qu’ils condamnaient si clairement ? Enfin, comment peut-on vivre avec cette violence quotidienne, pendant et après cette guerre ? A travers ce livre, l’auteur tente de répondre à ces questions en les soumettant aux principaux acteurs et en leur donnant la possibilité de s’exprimer sur ce qu’ils ont été forcés de vivre pour leur pays qui s’en est déchargé sur eux : Regrettent-ils ? Les témoignages de ces anciens soldats, encore hantés aujourd'hui par ce qu'ils ont vu ou fait, sont aussi bouleversants qu’édifiants. Sans juger ce qu’il nous a été épargné de vivre, nous ne pouvons que tenter de comprendre avec la volonté d’éviter que l’histoire ne se répète, la lutte de ces hommes contre eux-mêmes, contre leurs ennemis mais aussi contre les leurs, contre la barbarie, la peur, le terrorisme… Et saluer d'autant plus les quelques objecteurs de conscience, mais ne pas oublier pour autant tous ceux qui ont subi ces épreuves.

 

Et dès les premières lignes, la charge émotionnelle est intense. Car immédiatement, la première prise de conscience est que les actions des français en Algérie ressemblent à celles qu’ils combattaient dans le maquis peu avant, luttant pour notre indépendance à nous... Puis les situations factuelles prennent le dessus, même si l’émotion de ceux qui témoignent n’est jamais loin. Des témoignages qui paraissent se répéter, mais qui ne font que confirmer la réalité d’une situation insoutenable pour tous ses acteurs, qui ne savent comment en sortir. On sent nos soldats désemparés, et pourtant déterminés à lutter pour leur pays et pour leur cause, compatissants et haineux à la fois, tout un panel de vécu qui fait beaucoup pour chacun de ces hommes, qui devront vivre avec toute leur vie. L’émotion de ce livre ressort notamment du fait que tous sont bouleversés par ce qu’ils ont fait, regrettent, sont plein d’empathie. Alors pourquoi ? Parce qu’on ne désobéit pas à un ordre de guerre, parce que c’est la seule manière d’obtenir des renseignements, parce qu’il existe, latent, un certain besoin de vengeance face aux tueries des militaires par le FLN, et parce que les hommes politiques ayant abdiqué tous pouvoirs, il faut que quelques-uns fassent le sale boulot...

 

Si j’ai beaucoup aimé cette mise en perspective avec la 2nde guerre mondiale, j’ai également été frappée de lui trouver un réel écho dans la situation actuelle de terrorisme international : La façon de s’en prendre même à une population qui nous est plutôt acquise pour la forcer à se radicaliser, la vague de colère qui pourrait dicter des envies de représailles identiques et compréhensibles au mépris des valeurs humanistes, la question du renseignement et de certains centres de torture américains qui par exemple ont défrayé la chronique. Il y a beaucoup de leçons à tirer du passé avec le recul qu’il nous offre, mais surtout beaucoup de réflexion dans le but d’aboutir à des solutions peut-être envisageables.

 

Un livre à lire, surtout en cette période troublée dans laquelle il trouve un vrai écho. Assurément. L’avez-vous lu ou vous intéresse-t-il ?