« Ce n’était pas une décharge de chevrotine, ils ne sont pas morts mais fêlés, disloqués – explosion intime, fracture interne, invisible, la radiologie ignore la géographie de la douleur morale ; ils continueraient à se lever, se coucher, ils se surprendraient à rire, ils feraient l’amour et ils aimeraient peut-être, mais ils ne seraient plus jamais ces jouisseurs adonisés, ces frondeurs, ils ne seraient plus ces ambitieux – ils oublieraient le temps où ils rêvaient d’un poste, d’un titre, d’une gloire honorifique, le temps de la compétition sociale où briller comptait plus que vivre – ils ont traversé l’épreuve, immobiles et fragiles, statufiés par la peur, puis alertés, réactifs, fuyant l’horreur, visage halluciné face à l’irrémissible, cœur percuté, corps terrassé, surpris par la violence de l’attaque – la défection du bonheur n’est précédé d’aucune annonce. Une part d’eux-mêmes est définitivement perdue. Une forme de légèreté. Ce qui restait de l’enfance. L’insouciance. » 

Si le résumé et le thème de son précédent roman intitulé « L’invention de nos vies » ne m’avaient pas tentée, j’ai sauté sur l’occasion de lire la nouvelle petite merveille de Karine TUIL : « L’insouciance » grâce à Babelio et aux Editions GALLIMARD que je remercie chaudement. A travers le récit des bouts de vie de 4 personnages principaux, que tout oppose et dont pourtant les chemins vont se croiser et les vies s’entremêler, l'auteur offre des réflexions d'actualité sur le capitalisme et les guerres, le racisme aujourd'hui, le rôle des religions dans nos identités et dans les conflits mondiaux, les ravages des guerres sur nos populations et nos soldats, etc...

 

 

Romain Roller est un jeune homme des cités rebelle, lorsqu'il est remis dans le droit chemin par un animateur social nommé Osman. Il décide alors de s’engager dans l’armée, convainquant ses amis de faire de même. Aujourd’hui, il revient d’Afghanistan où il a vu des horreurs et perdu des hommes, et le retour auprès de sa femme et son fils, qui ne le reconnait pas, est difficile. Il est l’occasion pour nous d’appréhender ce que doivent affronter les soldats envoyés au front pour des guerres qui paraissent sans fin et, à force de morts, presque dépourvues de sens. Pour faciliter ce retour, les soldats ont bénéficié de quelques jours de ré-acclimatation dans un hôtel de luxe. Mais Romain pense sans cesse à ses hommes encore sur le front, a du mal à canaliser sa violence et à maîtriser son anxiété 

Pendant ces quelques jours de repos, il a alors une liaison avec Marion, une journaliste qui les suivait sur le terrain. Mais cette liaison se transforme en passion et aucun des deux ne parvient à y mettre fin. Or, Marion est également mariée et pas à n’importe qui : à François Vély, un richissime entrepreneur français amateur d’art qui lui offre le confort matériel qu’elle apprécie tant... Celui-ci figure souvent dans la presse, mais cette fois un article est publié qui fait scandale : Non seulement on voit une photo de ce riche blanc assis sur une œuvre d’art figurant une femme noire, mais en outre, le journaliste est allé ressortir de vieilles origines juives de François, qui ne veut pas en entendre parler mais se retrouve catalogué malgré lui comme le juif raciste qui exploite les noirs dans son entreprise… Car même si l’on aimerait penser que nos sociétés modernes l’ont éradiqué, le racisme est toujours un sujet brûlant, prêt à resurgir violemment à tout moment 

Ce n’est pas Osman qui dira le contraire : Ces actions ont été remarquées et saluées en haut lieu, lui valant un poste dans l’équipe du Président de la République. Mais si ce jeune noir est fier de pénétrer la sphère du pouvoir essentiellement blanche, ses collègues issus des grandes écoles lui font savoir qu’il est là pour représenter sa couleur de peau plus que pour son mérite… Il fera donc tout pour démontrer le contraire, offrant une démonstration  de la forme que peut prendre le racisme aujourd’hui, tout aussi difficile à vivre pour l’intéressé. 

Enfin, le final nous démontrera l’importance capitale des religions dans les conflits mondiaux actuels, mais aussi dans la quête de soi. Il offre aussi une réflexion sur le lien entre guerres et capitalisme, et bien d'autres pensées encore. Mais tout cela, je vous laisse le découvrir en lisant ce roman extrêmement bien ficelé et raconté.

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J’ai énormément apprécié le personnage de Romain et la façon qu’a l’auteure de nous parler de lui et de son engagement y est évidemment pour beaucoup. Avec également une très belle galerie de personnages secondaires, Karine TUIL nous offre un roman magnifique et puissant, un peu à l’américaine, avec un contexte assez détaillé, des destins qui s’entremêlent à la perfection, de la profondeur, du sombre et de l’espoir. De sa belle plume expressive et sensible, elle nous délivre les pensées bousculées voire torturées de ses personnages et nous fait ainsi comprendre les points de vue de chacun, même lorsqu’ils s’opposent.  

Ce roman m’en a rappelé deux autres que j’avais énormément apprécié également : Carthage, de Joyce Carol OATES, et Voir du Pays, de Delphine COULIN. En tous cas je vous conseille la lecture de « L’Insouciance », une très belle rentrée littéraire qui ne vous décevra pas, autant pour ses réflexions que pour son histoire et pour sa plume ! Pouvez-vous m’en conseiller d’autres dans le même genre ?