J’ai longtemps hésité à lire ce chef d’oeuvre de la littérature américaine, car je ne suis pas amatrice des personnages caricaturaux, dont le manque de nuance peut m’agacer rapidement. Mais à ma grande surprise, il aurait été très dommage de passer à côté de la plume de John Kennedy TOOLE qui est drôle, savoureuse et délicieusement imagée. Comment décrire ce livre ? Oscillant entre farce et drame, il transcende les genres pour imposer son sens propre.

 

 

Tout le roman se construit autour de son personnage principal : Ignatius Reilly. Eléphantesque et d’apparence asocial et grossier, Ignatius a en réalité passé 10 ans à l’université, où l’amas de culture qu’il s’efforçait d’y ingurgiter compensait probablement, comme la nourriture, tout un tas de manques ou complexes divers. Mais surtout, malin, il trouve dans ce qu’il apprend toutes sortes d’arguments qu’il tourne à son profit en toutes circonstances.

 

On a le sentiment qu’Ignatius se sent rejeté par la société et cherche divers prétextes pour la rejeter à son tour. Qu’à cela ne tienne,  il se sert de sa culture pour critiquer la société de manière à justifier sa volonté de ne pas vouloir en faire partie, et préférer rester en marge, isolé. 

Revenu habiter chez sa mère à la fin de l’université, Ignatius utilise son intelligence pour ne rien faire, attendant que tout lui tombe tout cuit : Il fait de sa mère son esclave, laquelle tombe la boisson et a un accident nécessitant qu’Ignatius trouve un travail pour survivre.

 

Lui qui, plein de son savoir, préfère se vautrer dans l’inaction, la critique, la facilité, bref : son lit, doit s’efforcer de se faire embaucher dans une entreprise puis, plus dur encore, accepter de travailler pour garder son job. Or, persuadé que sa supériorité intellectuelle peut lui servir à manipuler tout le monde pour faire le travail à sa place, ou qu’elle peut lui servir à accomplir de plus grandes choses que juste travailler, il se place à chaque fois dans des situations ubuesques, pour notre plus grand plaisir : qu'il soit assistant de direction pour une grande marque de Jeans, vendeur de saucisse ambulant, simple client dans un bar ou encore leader d'un nouveau parti politique, toutes ses initiatives virent à la farce... Et pour cause, vous verrez ! Mais au passage, on croise toute une galerie de personnages hauts en couleur.

 

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Si le personnage semble imbuvable et trop caricatural pour fonctionner, c’est là que la plume de l’auteur met son personnage et les situations en relief, rendant à Ignatius un peu d’humanité et au « bas peuple » qu’il est forcé de côtoyer, toutes les qualités mélangées qui font tout simplement de la vie une fête.

 

Ce personnage atypique, dont le volume corporel grossit en même temps que son rejet par la société, prend appui sur la culture que ses études lui ont offerte pour trouver les raisons de la mépriser à son tour, se sentir supérieur à elle, au risque de se rendre encore plus insupportable et original aux yeux des gens qui la composent. Ces gens, qu’il juge incultes, grossiers et indignes de son intérêt, le trouvent au mieux intriguant puis bien souvent insupportable et grossier sous son vernis de prétention, à tel point que, toutes les parties de sa personne combinées, on le prend souvent pour fou pour oser d’avoir l’air fier de ce qu’il est.

 

Espérant échapper aux contraintes de la vie, et notamment trouver l’amour et un travail, se confronter aux autres qui le rejettent, il s’épuise à se faire détester pour justifier ses malheurs et avoir des raisons de se plaindre de tout et tout le monde.

Ignatius est un inadapté social qui mange pour compenser et se rend détestable pour ne pas être déçu de ses relations.

 

Et contre toute attente de ma part, essayer ce roman, ce fut l’adopter ! Et pour vous ? Vous tente-t-il ?