« S’il ne se montre jamais capable de prendre la vie au sérieux, que ferais-je de ce qu’il y a de grave en moi ? »

 

En 1827 dans un petit village anglais, une mystérieuse dame vient de louer un manoir jusque-là abandonné. Contre tous les us et coutumes, elle se prête mal aux traditions des visites et invitations, refuse de se livrer sur elle-même ou sa venue ici et, plus intriguant encore, elle semble avoir un fils mais pas de mariIl n’en faut pas plus pour intriguer les familles environnantes, nourrir les cancans aux soirées où elle brille par son absence où bien à l’heure du thé, et susciter quelques élans amoureux qu’elle s’empresse de rejeter apparemment sans raison. Le narrateur, fermier de son état, sera-t-il assez sincèrement intéressé pour faire tomber les barrières qui emmurent la recluse, et enfin percer le secret qui l’entoure, pour le lecteur déjà happé par son aura…?

 

 

« Retourne à tes champs et à tes boeufs, grossier personnage, tu n’es pas digne de frayer avec des oisifs comme nous, qui n’avons rien d’autre à faire que de fourrer notre nez dans la vie privée de nos voisins pour découvrir leurs secrets et les dénigrer lorsque nous ne les trouvons pas à notre goût… tu ne peux comprendre des plaisirs aussi raffinés. »

 

C’est dans la langue immédiatement séduisante et confortable de son époque que cette histoire nous est contée, ce qui participe grandement au plaisir de lecture. Le narrateur parvient assez bien à nous intéresser au récit à travers les lettres qu’il adresse à son ami pour lui raconter cette histoire. Puis, lorsqu’il gagne la confiance de la recluse, celle-ci lui confie la lecture de son journal intime pour qu’il comprenne tout l’enjeu de sa discrétion, son comportement ainsi que son inquiétude. Le narrateur lui laisse alors la plume toute une partie du roman, avant de nous retrouver pour le fin mot de l’histoire. Le procédé épistolaire répartit bien la part de mystère et de découvertes et nous tient plutôt bien en haleine ; la langue parfaitement maîtrisée et signée, ainsi que les messages sous-jacents de ce roman font le reste, et constituent un texte qui peut raisonner en nous encore aujourd'hui.

 

« Lorsque je te conseille de ne pas te marier sans amour, cela ne veut pas dire que l’amour seul suffit. Garde ta main et ton coeur le plus longtemps possible, ne les donne pas sans réfléchir. »

 

C’est en effet un roman étonnamment féministe pour l’époque me semble-t-il. Les  femmes, et surtout la recluse, expriment leurs réflexions sur la condition féminine qu’elles perçoivent elles-mêmes comme discriminatoire, idée que l’héroïne n’hésite pas à exprimer en public pour en débattre et faire changer d’avis les hommes : Pourquoi les femmes doivent-elles sacrifier leurs propres goûts devant ceux de leurs maris, leur propre bonheur pour s’occuper du leur, leurs idées pour se conformer à celle des hommes en société, etc…? Et pourtant, même si l'héroïne semble avoir la tête sur les épaule, ce sens du sacrifice tellement ancré, une certaine idée de la religion aussi, sans oublier ce penchant qu’ont les femmes pour materner - pas seulement les enfants mais aussi les hommes - poussent l’héroïne à épouser un homme qui la séduit, et ce malgré son conformisme aux principes qu’elle réfute, et malgré un trop grand appétit pour les plaisirs coupables de la vie. Cet égarement causera sa perte, à une époque où le divorce n’est pas permis, et où la soumission féminine est une vertu même si elle est moquée dans le même temps par ceux qui la réclament. 

 

« Qu'est-ce que la vertu, Mrs Graham ? N'est-ce pas avoir la volonté de résister à la tentation plutôt que de n'en pas avoir ? L'homme fort est celui qui surmonte les obstacles et non celui qui reste assis au coin du feu. »

  

Alors, quel secret cache « la recluse de Wilfell Hall » (autre traduction de son titre) …? J’ai passé un bon moment de lecture à le découvrir, même si l’ambiance est moins prenante et moins unique que dans les magnifiques « Hauts de Hurlevant », d’Emily BRONTË. Par quel roman me conseillez-vous de poursuivre ma découverte des trois soeurs ?