A l’heure où les peines d’emprisonnement font de nouveau parler d’elles dans l’actualité, où les prisons sont surchargées et où on les décrit comme inhumaines, je lis ce plaidoyer contre la peine de mort, de Victor Hugo. Nous découvrons ici les pensées d’un narrateur anonyme et condamné à la guillotine pour un crime qu’il a apparemment commis. Le but de l’auteur est de nous faire ressentir que la culpabilité ou l’innocence du condamné n’a aucune importance : sa mort est, de toute façon, le contraire d’une justice digne de ce nom.

 

 

 « Je viens de faire mon testament. A quoi bon ? Je suis condamné aux frais, et tout ce que j’ai y suffira à peine. La guillotine, c’est fort cher. Je laisse une mère, je laisse une femme, je laisse un enfant. Une petite fille de trois ans, douce, rose frêle, avec de grands yeux noirs et de longs cheveux châtains. Elle avait deux ans et un mois quand je l’ai vue pour la dernière fois. Ainsi, après ma mort, trois femmes, sans fils, sans mari, sans père ; trois orphelines de différente espèce ; trois veuves du fait de la loi. J’admets que je sois justement puni ; mais ces innocentes, qu’ont-elles fait ? N’importe ; on les déshonore, on les ruine. C’est la justice. »

Pourtant, vous ne trouverez pas, dans ce roman, une longue liste d’arguments en défaveur de la peine de mort ; Vous y trouverez surtout des sensations. Les réflexions d’un condamné à mort, le narrateur. Car depuis qu’il sait qu’il est condamné, il couche chaque jour sur le papier les pires pensées qui lui trottent dans la tête, ses souvenirs, ses impressions, le déroulement de ses derniers jours parmi les hommes : les discours des prêtres, ses cauchemars, ses rares compagnons de cellule, ses espoirs de grâce. Sa peur. Et sa douleur, chaque jour renouvelée, chaque jour plus insoutenable alors qu’ils prétendent que c’est indolore.

« Ils sont triomphants de pouvoir tuer sans presque faire souffrir le corps. Hé ! C’est bien de cela qu’il s’agit ! Qu’est-ce que la douleur physique près de la douleur morale ! Horreur et pitié des lois faites ainsi! »

Ce livre s’adresse à nous aujourd’hui, mais il voulait surtout toucher en son temps la population vengeresse qui assistait avec un plaisir non-dissimulé aux exécutions sur la place publique, ainsi qu’aux personnes qui prononçaient la sentence.  C’était le but de Victor Hugo, et c’était celui du condamné dans le roman : être l’un des derniers à subir cette vengeance et l’une des dernières fois où la famille doit en payer le prix elle aussi.

« N’y aura-t-il pas dans ce procès-verbal de la pensée angoissante, dans cette progression toujours croissante de douleur, dans cette espèce d’autopsie intellectuelle d’un condamné, plus d’une leçon pour ceux qui condamnent ? Peut-être cette lecture leur rendra-t-elle la main moins légère, quand il s’agira quelque autre fois de jeter une tête qui pense, une tête d’homme, dans ce qu’ils appellent la balance de la justice ». Il pense à sa fille surtout, qu’il laisse sans défense avec un lourd passé ; Et s’il reconnaît qu’il est fautif, la société l’est avec lui : « Quel crime ai-je commis, et quel crime je fais commettre à la société ! »

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Ce livre est quasiment un huis clos puisqu’on est doublement enfermé dans la geôle avec le condamné d’une part, et dans ses pensées qui se heurtent aux barreaux de la prison d’autre part ; Pour autant, ce livre n’est pas aussi ennuyeux qu’on pourrait le craindre, puisque les pensées naviguent entre souvenirs et avenir, entre cœur et raison, colère et regrets, courage et apitoiement. Chaque jour amène son lot d’événements et d’épreuves et avive plus de sentiments à mesure que l’échéance approche.Et pour couronner le tout : J'aime la plume de Victor Hugo.

Enfin, pour réellement apprécier ce livre dans son contexte, je vous conseille cette Edition de Roger Borderie (Folio Classique à 3 euros) : Elle est très complète car elle nous livre les préfaces des premières éditions ; Or celles-ci sont tellement représentatives de la société de l’époque et tellement instructives sur l’œuvre elle-même qu’il serait dommage de ne pas les lire avec le corps du texte (l’une d’elle est même sous forme théâtrale).

Plus récemment, Didier DECOIN a lui aussi défendu une position similaire dans son roman intitulé « La pendue de Londres » (N’hésitez pas à cliquer sur le lien). Quant aux actuelles peines de prisons, dans un style plus humoristique mais non-dénué de vérités, vous pouvez lire aussi « Longues peines », de Jean Teulé. Etes-vous sensibles à ces sujets ?