« Peut-être que c’était ça, le but de cette foutue vie, attendre la mort. »

 

Avec l'hiver qui s'installe, je poursuis mon exploration de la noirceur de certaines vies ou âmes, afin de comprendre ce basculement, ce moment où tout dérape dans une vie. Est-ce un moment, un déclic ? Ou alors une longue descente aux enfers due à des éléments extérieurs, ou bien à une personnalité propre, ou peut-être un peu des deux ?  A quel point le désespoir peut provoquer ce rapprochement avec la violence voire même la mort …?  

 

 

"Le poids du mondeinterroge sur les mauvais départs dans la vie et notre capacité à supporter et passer outre pour y survivre. Il interroge sur l'amitié : Ses bienfaits, mais aussi ses limites. Il interroge plus généralement sur le sens de nos vies : Doit-on vivre pour nous, ou pour les autres, si proches soient-ils...? La vie est une succession de petites décisions qui, mises bout à bout, nous mènent là où l'on est. Mais quand le sort s'acharne et qu'aucun modèle ne nous guide dans la vie, la survie est plus difficile. Et la vie, est-elle possible ? 

 

Aiden est né d’un père violent et d’une mère battue. Il est très tôt récupéré par un foyer, mais Thad, un camarade d’école, fait des pieds et des mains pour obliger sa mère à le prendre chez eux. Ce jour-là, Thad est devenu pour Aiden quelque-chose de puissant qui n’avait pas encore de nom à cette époque. Tous les deux, c’est à la vie à la mort. Et la vie va se charger de le lui rappeler…

Thad ne sait pas qui est son père mais sa naissance cachait déjà un lourd secret, fait de violence, de douleur, de rejet et de déchéance. Quant à sa mère, elle ne parvient pas à aimer son fils et a déjà bien assez à faire avec son nouvel homme qui la tabasse, et les mesquineries des petites villes. 

 

Les deux garçons grandissent donc tout seuls, livrés à eux-mêmes, sans modèles, sans autre attache qu’eux-mêmes, sans personne pour combler ce vide qui, semble-t-il, va finir par les engloutir. Si l’armée a donné pendant un temps une raison de se lever et, surtout, un moyen de subsistance, à Thad, son retour dans une Amérique en pleine crise de l’emploi s’avère difficile à gérer.

Aiden, quant à lui, s’est lancé dans une relation avec la mère de Thad en l’absence de celui-ci, ce qui les a éloignés plus que rapprochés à son retour.

Mais ils n’ont qu’eux-mêmes pour se protéger de cette vie. Alors pour oublier la vacuité de ce monde sans but, la solitude d’une vie sans amour, l’inutilité de leurs compétences face au chômage, Thad et Aiden basculent dans la drogue. Ils perdent le contrôle d’eux-mêmes, de leurs actes puis bientôt, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, de leur vie.

 

Très tôt marginalisés du fait de leur mode de vie différent, sans réseau fiable et ne pouvant compter que sur eux-mêmes pour se défendre, ils n'ont personne avec qui partager « le poids du monde » qui pèsent sur leurs seules épaules, Aiden et Thad vont connaître une violente descente aux enfer. Une mère doit-elle toujours soutenir son enfant ou doit-elle un jour tenter de vivre pour elle en s'éloignant du poids d'un enfant devenu grand ? Un ami doit-il demeurer fidèle même quand l'autre s'éloigne du droit chemin et menace de l'emporter dans sa chute sous le poids de ses mauvaises décisions, ou se doit-il d'abord de prendre les bonnes décisions pour lui-même ? Jusqu'à quel point est-on responsable des autres...

 

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A travers ce roman et ces personnages, David Joy nous donne envie de nous intéresser un peu plus à ces âmes meurtries : Si on avait été là pour eux, si quelqu’un avait pris la peine de faire un pas vers eux, la fin aurait-elle été différente ? D’un autre côté, il est rassurant et peut-être même raisonnable de demeurer éloigné de toute source d’ennui : Si l’on se rapproche de ces deux gamins, va-ton contribuer à ralentir ce cercle vicieux, ou au contraire vont-ils nous emmener avec eux dans leur chute ? On aura du mal à le savoir en sortant de cette lecture tant il est évident que personne n’a tendu la main à ces enfants dont la vie a été bien différente, plus dure et plus triste que celle de la plupart des autres.

 

En tant que lecteur, on a envie d’intervenir aux moments les plus cruciaux de l’histoire pour sortir les personnages de cette transe dans laquelle les plonge la drogue, afin qu’ils reprennent contact avec la réalité. Qu'ils comprennent qu'autant que possible, on ne règle pas les problèmes comme la drogue, la rage et l’impuissance leur dicte de le faire. Mais en même temps, on comprend qu’ils se demandent quoi faire d’autre puisque, visiblement, rien ne leur sourit. Pas de modèle, pas de petit coup de pousse quand il faut même si une certaine routine de survie s’est nécessairement mise en place. Mais bien sûr, ça ne suffit pas, ça ne suffit à personne. Qu’aurait-on fait à leur place ?

 

Un roman sombre mais qui sonne certainement assez juste auprès de ceux qui galèrent, dans une Amérique où les armes circulent librement, où la drogue est un réel business qui résout tout d’un coup de baguette magique. Ou d’un coup de fusil. Tout dépend.

 

« Au bout du compte, la seule chose qui différenciait une personne d’une autre, c’était d’avoir quelqu’un pour sauter à l’eau et vous empêcher de vous noyer ».

 

Un roman à méditer au quotidien qui pourra peut-être, qui sait, sauver une ou deux âmes qui vous entourent… Qu’en pensez-vous : Prêts à partager un peu « le poids du monde » ?