De Philippe DELERM je n’ai lu que ces deux recueils, mais ils me font tous les deux penser à l’oeuvre d’un auteur dont je vous ai parlé récemment : « Histoires naturelles », de Jules RENARD. D’ailleurs, j’ai souri en lisant l’épigraphe « des eaux troubles du mojitos », que l’auteur a justement emprunté à Jules RENARD :

 

« Le bonheur serait de se souvenir du présent ».

 

C’est tout à fait l’esprit des livres que je vous présente aujourd’hui !

 

 

Comme Jules renard réalisait des instantanés en prose de la nature qui l’entourait, Philippe DELERM nous offre dans « la première gorgée de bière » le portrait de petits moments tout simples du quotidien, que tout le monde a pu vivre, voire même que plus personne ne remarque à force de les vivre : Ecosser des petits pois en faisant la conversation, commander une bière mais n’en savourer vraiment que la première gorgée, les autres ayant moins de goût ; recevoir un invité surprise, sentir l’automne arriver et attendre avec impatience de ressortir les gros pulls d’automne… Je ne résiste pas à l’envie de vous faire lire intégralement l’un de mes passages préférés, dans lequel l’auteur, pourtant homme, a si parfaitement capté et su exprimer mes propres ressentis :

 

« Le pull d’automne

C’est toujours plus tard qu’on ne pensait. Septembre est passé si vite, plein de contrainte de rentrée. En retrouvant la pluie, on se disait « voilà l’automne » ; on acceptait que tout ne soit plus qu’une parenthèse avant l’hiver. Mais quelque part, sans trop se l’avouer, on attendait quelque chose. Octobre. Les vraies nuits de gel, dans la journée le ciel bleu sur les premières feuilles jaunes. Octobre, ce vin chaud, cette moleste douce de la lumière, quand le soleil n’est bon qu’à quatre heures, l’après-midi, que tout prend la douceur oblongue des poires tombées de l’espalier.

Alors il faut un nouveau pull. Porter sur soi les châtaignes, les sous-bois, les bogues des marrons, le rouge rosé des russules. Refléter la saison dans la douceur de la laine. Mais un pull neuf : choisir le nouveau feu qui va commencer de finir.

Dans des tons verts ? Un vert d’Irlande, pois cassé, brumeux, whisky rugueux, sauvage et solitaire comme les champs de tourbe, l’herbe rase. Mais roux ? Il y a tant de rousseurs, chevelures ophélienne, désir de goûter comme avant, pain-beurre - pain d’épice, forêts surtout, rousseur du sol, rousseur du ciel, insaisissables odeurs de foires et bois, de cèpes et d’eau. Et grège, pourquoi pas ? Un pull à grosse mailles, à croisillons, comme si quelqu’un avait encore le temps de tricoter pour vous.

Un pull très grand : le corps va s’abolir, on sera la saison. Un pull en creux d’épaule, en espérant… Même pour soi, c’est bon, cette façon de jouer la fin des choses ton sur ton. Choisir le confort des mélancolies. Acheter la couleur des jours, un nouveau pull d’automne. »

 

Et d’un seul coup, en le lisant, on se rappelle ces moments et toutes les sensations qui l’accompagnent. On se rend compte qu’en réalité il y a bien une sorte d’universalité qui nous lie, ces petits instants vécus, volés, constituent des points communs entre nous tous. Et partager ces moments ensemble, même par le biais des mots de Philippe DELERM, les ramènent à la vie. Et plus ils sont désuets ou insignifiants, meilleur c’est ! Les souvenirs jaillissent, les ressentis sont presque palpables à travers les mots.

 

 

Avec « Les eaux troubles du mojito », Philippe DELERM remet ça avec les petites choses du quotidien. Adepte de ce cocktail, je ne pouvais que céder à l’appel de ce nouveau recueil de sensations, où j’espérais bien retrouver les miennes, exacerbées car partagées avec le reste du monde, avec Philippe DELERM, avec vous. Il sait nous rappeler ces sensations perdues, oubliées, enfouies - ou simplement ignorées, laissées pour insignifiantes ; alors qu’en fait, toutes ces petites choses sont l’essence même de la vie. A l’aide d’un mojito, vous vivrez vos derniers soirs d’été en compagnie de vos amis, tenterez de prolonger cette soirée sur la plage qui se rafraîchit, goûterez à la chair fraîche et rouge de la pastèque, observerez en secret cette femme qui se remaquille… se sait-elle observée ? Et danserez à un mariage alors même que vous ne savez pas danser ! Ces moments m’ont particulièrement touchée.

 

Même si, selon notre âge et notre vécu, tous les récits n’ont pas le même impact sur chacun d’entre nous (on se sent toujours plus concernés par certains récits que part d’autres), Philippe DELERM sait capter les choses simples avec une justesse qui leur rend toute leur importance. Tout le monde peut se reconnaître dans ses propos et se sentir plus vivant et connecté à ce et ceux qui l’entourent, après cette lecture. On en ressort à la fois nostalgique et souriant, compris et surpris de l’avoir été. Plus réceptifs à ces petits moments et petites choses que l’on néglige trop souvent. Nos sens sont exacerbés ; On est prêts pour ressentir de nouveau. Etre attentifs de nouveau à ce qui constitue, tout simplement, les petits bonheurs accessibles de nos vies.

 

« Oui, la vie est une comédie légère, avec des gags, beaucoup de ridicules sociaux et de la solitude. Oui, les gens se dévoilent et ne commencent à s’aimer qu’à la fin, comme dans les pièces de Marivaux. Oui, l’été se ressemble. Oui, le matin la vie est neuve ; si bonne à boire quand on se lève le premier. On marche, on regarde la mer, on attend le café. On fait son film. »

 

Je vous invite donc à découvrir ces albums de moments et petites choses du quotidien si vous ne les connaissez pas encore : Vous avez le choix, il en a écrit un certain nombre sur diverses thématiques.  Contrairement à mes craintes, je ne trouve pas que le premier était le meilleur : Chaque opus possède son charme, il y a tant de moment à partager, et il en faut pour tout le monde ! C’est l’occasion de faire le plein d’instantanés, de petits bonheurs du quotidiens, des petits riens auxquels on ne prête pas ou plus attention et qui sont remis à l’honneur. L’auteur nous réapprend à écouter nos sensations, ne pas fuir la nostalgie, ne pas cesser de regarder, de ressentir, même les plus petites choses ou les plus banales et partagées ; Car ce sont justement elles qui font la vie, et ces petits points communs nous relient.

 

Avez-vous un passage préféré de ces livres ?

 

Ou si vous ne les avez pas lus, quelles sont les petites sensations toutes simples du quotidien que vous aimeriez partager ?