J’ai adoré cette adaptation de Barbe Bleue par Audrée WILHELMY : pas tout à fait thriller, pas complètement érotique non plus, c’est avec brio que l’auteure nous conte l’histoire d’un homme que ses femmes successives aiment à mourir. Sept femmes, sept récits d’elles, narrant ce qui s’est vraiment passé dans le château de cet homme riche, de cet Ogre, comme l’appellent certains… : Y défilent successivement une droguée qui se sert de lui pour ses expériences, une danseuse étoile qui lui montre l’existence du plaisir dans la douleur physique, une mère veuve qui étouffe littéralement de se trouver plus grosse que les autres, une cérébrale qui comprend son besoin de mise en scène pour exister et en fera les frais, puis l’amour de sa vie, la seule dont il ne souhaite pas la mort mais qui ne veut pas vieillir… S’ajoute à elles la première, celle qui fut l’élément déclencheur de cette collection d’horreur. Et bien sûr la dernière, qui aide Barbe Bleue à boucler la boucle (ou pas ?...) de son histoire.

 

 

Douces-amères ou franchement atroces, les morts successives de ces 7 femmes ne font aucun doute. Les tue-t-il de ses mains ? Pourquoi l’épousent-elles en le sachant ? Le lui demandent-elles ? Pourquoi accepte-t-il leurs demandes ? Heureusement pour nous qui, sans cela, resterions sans réponse, une étrange rumeur court selon laquelle Barbe Bleue obligerait chacune de ses femmes à écrire un journal. En plus de conserver leurs affaires personnelles dans son musée des horreurs, il paraît même qu’il contraindrait ses épouses à lire les récits des précédentesEtes-vous prêt(e)s à les lire à votre tour… ?

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Voici une lecture très plaisante, avec une imbrication parfaite, des explications convaincantes, une imagination au service de ce conte revisité de Barbe Bleue, qui est destiné aux adultes mais conserve très habilement son esprit de conte. Amour, admiration, richesse, puissance, jeux sexuels, et mort subite, que cherchent ces femmes qui l’ont aimé ? Qu’ont-elles aimé en lui, et lui en elles ? Audrée WILHELMY nous ouvre, pudiquement et violemment à la fois, les portes du Manoir le plus intriguant et effrayant de nos souvenirs de jeunesse, nous laissant entrevoir la malédiction de cet homme qui, finalement, est presque autant victime que coupable tant les femmes se servent autant de lui que lui d’elles – pour son plaisir et pour son malheur. Qui est cet homme très seul qui, lorsqu’il trouvera enfin l’amour, le vrai, ne parviendra pas à le conserver… ? Sera-t-il inquiété pour autant lui qui est si riche ; et si puissant… ? Il laissera en tous cas, en guise de témoignage, cet étrange et agréable  roman. Ca vous dit ?

« Je marche dans le parc et je rencontre une femme. Elle dit qu'elle est l'intendante dans la maison d'un homme riche. Elle décrit un manoir très beau dont j'ai entendu parler souvent. Je dis : c'est le château de l'Ogre ! Elle dit que pour faire partie de l'histoire, il faut en marier le maître et écrire dans un livre qu'on a envie d'être tuée. »

« A force de le voir chaque jour, ton poulailler de servantes m'affecte de moins en moins, mais elle... elle : même morte, je ne la supporte pas. C'est insensé, je crois que j'envie jusqu'à sa mort entre tes doigts. Mais assassine-t-on les vaches comme on tue les oiseaux ? Ha ! ha ! je t'imagine en train d'essayer de m'étrangler. Tes mains font-elles seulement le tour de mon cou ? Pauvre toi, et pauvre moi surtout, qui comprend maintenant que rien de ce que je pourrai faire ne saura t'arracher à tes femmes mortes. »

« Les mots font partie du mécanisme de Féléor. Il est comme les automates, il ne fait les gestes qu'une fois tous ses rouages bien en place. Avant de tuer, il a besoin de se voir comme un personnage de livre, il a besoin de savoir qu'il existe dans les mots de quelqu'un d'autre. »

« Le ver laboure la terre qui fait pousser le maïs qui nourrit la poule qui nourrit le renard qui donne la fourrure que le pauvre utilise pour faire le manteau du riche. Personne ne mange le riche. Personne ne mangera jamais Féléor Barthélémy Rü. »