Ca faisait longtemps que je voulais me plonger dans un second roman de Jodi PICOULT, ayant eu un véritable coup de coeur pour « Ma vie pour la tienne ». Cette année, son roman a pour objet un sujet difficile à traiter pour une blanche qui n’a pas à le subir au quotidien : le racisme. Comme l’explique l’auteure en postface, elle ne voulait pas le traiter sous un volet historique comme la plupart des romans, mais bien de nos jours. Les faits divers, mais aussi ses rencontres avec les premiers concernés ainsi que d’anciens suprémacistes l’y ont grandement aidé. Mais c’est encore une fois son talent et sa finesse qui en font une oeuvre réussie.

 

 

C’est l’histoire de Ruth, seule infirmière noire du service de maternité, exerçant dans cet hôpital depuis vingt ans. Appréciée de ses collègues, qui sont pour ainsi dire des amies, son talent est reconnu de tous. Elle possède une bonne situation dans un quartier blanc bourgeois où elle élève seule son fils de 17 ans, son père étant mort au combat pour son pays.

 

Elle a travaillé dur pour en arriver là : Sa mère était l’employée de maison toujours à disposition d’une riche famille blanche. Avec sa soeur Rachel, elles ont des parcours très différents. Beaucoup plus noire de peau, Rachel a subi plus que sa soeur les effets du racisme et de la discrimination, qu’elle ne cesse de dénoncer. Habitant un quartier noir assez peu sûr, elle mène une vie que comprend mal Ruth, qui a tout fait pour s’intégrer, être la meilleure à l’école, faire de bonnes études et offrir la même chose à son fils. Persuadée que, si tu donnes le meilleur de toi et fait tes preuves, la communauté blanche ne te rejettera pas.

 

Et elle y croit, jusqu’au jour où un suprémaciste blanc demande à sa supérieure de lui interdire de toucher son bébé. Alors le monde de Ruth s’écroule, elle est en colère mais ses collègues blanches ne la soutiennent pas, lui disent que ce n’est pas grave, une exigence d’un patient comme une autre. Et quand le bébé meurt pendant son service, ce n’est pas l’hopital, mais seulement Ruth, qui est poursuivie.  Le miroir aux alouettes vole en éclat : Pour la première fois, Ruth est ouvertement visée pour sa couleur de peau. Pour la première fois ? C’est alors qu’elle prend conscience des milles petits riens qu’elle ignore au quotidien pour avancer, mais qui la stigmatisent en permanence.

 

 

« Je sais ce que vous pensez en ce moment : Je ne suis pas raciste, moi. C’est clair, nous avons eu un exemple vivant de ce qu’est le vrai racisme, incarné par Turk Bauer. (…) Pourtant, même si nous décidions d’envoyer tous les néonazis de cette planète sur Mars, le racisme existerait encore. Parce qu’en réalité le racisme ne se résume pas à la haine. Nous avons des préjugés, même si nous n’en sommes pas conscients. »

 

Lors de son accusation, son avocate commis d’office lui affirme pourtant que, pour gagner son procès, il faut s’appuyer sur des éléments médicaux mais ne surtout pas aborder la couleur de peau en salle d’audience : Ca mettrait les jurés mal à l’aise, peut-être se poseraient-ils des questions sur eux et il n’aimeraient pas ça. Or, pour être acquittée, il faut plaire au jury…

 

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C’est un magnifique roman à trois voix que nous propose Jodi PICOULT : Nous écoutons alternativement Ruth, le skinhead, et l’avocate blanche (Kennedy) qui défend Ruth. Trois points de vue bien différents mais pas figés : Chacun, au cours du procès, va être amené à évoluer du fait des évènements. Même le skinhead - il n’est évidemment pas question de cautionner l’idéologie -, lorsque l’auteur nous met dans sa peau, parvient à nous expliquer l’immense désarroi à l’origine de ses convictions, révélant un fond d'humanité qu'on a envie d'exploiter pour changer les choses. Car souvent, l'élément déclencheur semble tenir à si peu de choses... Il est difficile pour le lecteur de pénétrer un tel milieu, mais l’auteur n’ôte jamais toute humanité à ses personnages, et c’est là tout l’espoir du roman.

 

Pendant ce temps, Ruth veut absolument aborder la question du racisme dans son procès, même si elle doit perdre, car elle est persuadée que c’est la seule raison pour laquelle est est accusée de meurtre. La relation entre Ruth et l’Avocate permet de dénoncer et de montrer ce racisme invisible pour un oeil blanc, mais composé de mille petits riens qui ébrèchent le quotidien des personnes de couleur.

 

- Est-ce que tu savais que, dans le Roi Lion, les hyènes, qui jouent le rôle des méchants, parlent toutes l'argot des Noirs ou des Latino-Américains ? Et que les lionceaux n'ont pas le droit d'approcher le territoire des hyènes ?

 

Il me dévisage d'un air amusé.

 

- Est-ce que tu as remarqué que Scar, le vilain de l'histoire, est plus foncé que Mufasa ?

 

- Kennedy.

Micah pose ses mains sur mes épaules. Puis il se penche vers moi et m'embrasse.

- Tu ne serais pas en train de dramatiser un chouïa ?

 

 

A cet instant précis, je sais que je vais remuer ciel et terre pour récupérer le dossier de Ruth.

 

Un roman magnifique, très réussi et bien traité. L'écriture est fluide, la construction extrêmement soignée, et l'auteure donne la parole à ses personnages au bon moment, ce qui fait de ce roman un page turner qui se lit d'une seule traite !

 

On se retrouve bourré d’humanité comme dans "Ma vie pour la tienne" même si selon moi il reste peut-être un cran en dessous en émotion. Et encore une fois, un procès parfaitement reconstitué où l’on voit l’importance de la sélection des jurés, de la stratégie des questions ou encore des thèmes à aborder ou non. A lire et à faire lire, sans modération !

 

Aimez-vous l’auteure ou souhaitez-vous la découvrir à travers ce roman et ce thème ?