C’est paraît-il LE livre qu’il faut avoir lu cette année, même si certains y ont vu trop de violence étalée pour rien, de trop longues descriptions de la nature ou encore des personnages trop peu attachants… Bref « My absolute darling », à lire ou pas ?

 

 

A la mort de sa mère, Julia se retrouve seule avec son père Martin, sorte d’alter-mondialiste vivant un peu reclus dans la nature. Martin n’a pas reçu l’amour paternel dont il avait besoin, et sa femme est morte : Il ressort de cette vie qu’il ne sait pas vraiment aimer et se sent toujours rejeté par son père, alors qu’il observe avec jalousie la complicité qu’il entretient avec sa fille Julia, alias Croquette, alias Turtle. SON amour absolu, parce qu’elle n’appartient plus qu’à lui, qu’il l’élève seul et qu’elle demeure donc la seule à l’aimer. Il ne la laissera pas le quitter. Il ne le supporterait pas. Il préfèrerait mourir quitte à l’emmener avec lui. Pour qu’elle ne s’éloigne pas trop de lui, il la maintient à l’écart du monde en lui apprenant à le dédaigner ; Julia apprend à haïr les petites connes de l’école et ses salopes de prof qui tentent de briser son isolement, à vivre et survivre dans la nature, pister des animaux, les tuer pour les manger. C’est son père qui lui apprend le maniement des armes pour se défendre, et elle veut plaire à son père. Parce qu’elle n’a que lui, et qu’il l’aime très fort. Un peu trop fort, parfois ? Qu’importe, c’est son père, alors ce qu’il lui fait parfois, elle doit le mériter. C’est vrai quoi, elle n’est qu’une petite pouffiasse.

 

*****

 

Alors, "My absolute darling", verdict ? Eh bien je suis du côté du plus grand nombre : J'ai trouvé ce livre sublime et magistral. Pas parce qu’il est violent ou dérangeant, ou dénonciateur, ou bien-pensant. Je le trouve sublime parce qu’il est riche de plein de choses extrêmement bien dosées sans perdre de sa spontanéité, et surtout parce que Gabriel TALLENT l’a écrit avec finesse. De fait, je ne l’ai pas trouvé aussi manichéen que je le craignais, avec d’un côté le vilain papa qui agresse sa fille, de l’autre le reste du monde, et au milieu la gentille fille soumise qui subit - ou encore les profs parfaits qui savent réagir, et les amis qui la sauvent. Non, dans ce roman les méchants peuvent avoir un côté attachant, les gentils un côté lâche, exaspérant, agaçant selon les personnages. Turtle n’est pas si soumise ; elle est forte, elle doit juste apprendre à s’en rendre compte, puis à l’accepter et à s’en servir, pour se sauver elle-même. Parce qu’elle perçoit bien que c’est la seule façon de ne plus être dépendante moralement de cette relation nocive. Parce qu’elle est la seule aussi à savoir vraiment ce qu’elle subit, puisqu’elle cache tout aux autres. Mais l’amour qu’elle porte à son père et l’ascendant qu’il a sur elle sont tellement ancrés en elle…

 

« - Croquette, dit-il. J'ai déconné. D'accord ?

Elle s'adosse à la baignoire et l'observe.

- Croquette... continue-t-il. Parfois, je ne suis pas bien. Mais j'essaie, tu sais, pour toi.

Il serre et desserre les mains, lui présente ses paumes.

- Comment ça, pas bien ? demande-t-elle.

- Oh Croquette, c'est dans notre sang je crois.

 

Elle boit encore à la bouteille, écarte des mèches de cheveux mouillés devant son visage. Elle l'aime. Quand il est comme ça, quand elle voit à quel point il fait des efforts pour elle, même la souffrance de Martin a de la valeur à ses yeux. Elle ne supporte pas l'idée qu'il puisse être déçu, et si elle le pouvait, elle l'envelopperait de tout son amour. Elle pose la bière parmi les champignons. Elle veut le lui dire, mais elle n'en a pas les tripes. »

 

En somme, nous avons des personnages complexes et complets : Un père en manque d’amour notamment parental et dont la femme est morte, restant avec sa fille qu’il veut aimer plus qu’il n’a été aimé, mais sans savoir s’y prendre puisqu’on ne lui a jamais montré - et qu’elle lui rappelle tellement sa femme, ce qui parfois le rend littéralement dingue et confus. Alors parfois, ce trop plein d’amour dérape, parfois aussi il devient haine. Comment gère-t-on un amour absolu qu’on voudrait garder pour soi tout seul par peur de l’abandon, alors qu’on doit le partager avec un monde qu’on méprise, des gens qui vont nous la prendre (université, copain, etc…) ? Alors parfois, il lui fait du mal. Le reste du temps, il tente d’en faire une femme forte et indépendante avec le peu de moyens dont il dispose. Il lui apprend à se défendre avec des armes, et l’entraine pour qu’elle soit meilleure que lui. Et même si, pour l’instant, il sait avoir l’emprise morale nécessaire à la maîtriser, n’est-ce pas inconsciemment lui donner les armes pour se défendre contre lui ? J’aimerais vous dire que c’est juste un homme détestable, mais ce n’est pas si simple n’est-ce pas. La vérité c’est qu’il est parfois attachant, parfois attendrissant dans son désespoir lorsqu’il est conscient de la situation, et dans sa tristesse lorsqu’on comprend tout l’amour qui lui manque à lui, pour pouvoir le donner correctement à son tour. Et on se dit quel gâchis, ça tient parfois à peu de choses, tout aurait pu être différent…

 

« Le moment viendra où ton âme devra être solide et pleine de conviction, et quelle que soit ton envergure, ta rapidité, tu gagneras si tu sais te battre comme un putain d'ange tombé sur terre, avec un coeur absolu et une putain de conviction totale, sans la moindre hésitation, le moindre doute ni la moindre peur, aucune division qui risque de monter une partie de toi-même contre l'autre. Au final, c'est ce que la vie exige de toi. Pas d'avoir une maîtrise technique, mais un côté impitoyable, du courage et une singularité dans tes objectifs. »

 

Et même si on veut défendre Turtle, personnage principal et la plus faible, on éprouve les mêmes sentiments ambigus qu’elle à mesure qu’elle nous laisse entrer dans sa tête pour apprendre à connaître les tenants et aboutissants de sa vie. Car elle aussi, si elle prend de plus en plus conscience qu’elle doit sortir de ce cercle vicieux, aime son père pour des tas de raisons qu’on peut malgré tout comprendre. Il l’élève seul et l’aime et, la plupart du temps, il fait de son mieux. Et elle déteste du coup toute personne qui pourrait se douter de ce qui se cache derrière son comportement à l’école et tenterait de les séparer. Comme elle en fait l’analyse plus tard à travers la rencontre d’une autre enfant, elle les déteste par réflexe et par mimétisme, avec les mêmes mots que ceux que son père emploie.

 

Les profs et autres adultes parents d’élèves soupçonnent des choses mais ne peuvent jamais être sûrs, surtout à cet âge adolescent… Julia défend tellement bien sa vie devant les autres. Si jamais on agit pour rien, on ferait plus de mal que de bien… Ne s’est-on jamais dit ça ? Ou bien est-ce un peu lâche …?

Ce qui va probablement faire basculer ce roman, c’est sa rencontre une nuit alors qu’elle se promène en forêt, avec deux garçons de son âge qui se sont perdus. Elle force leur respect en les aidant à ne pas succomber au froid, aux scorpions, à la désorientation, à la faim et à la soif, et ils forcent son intérêt par leur côté déjanté et surtout en l’acceptant telle qu’elle est : Une apparition sauvage et exotique dans leur vie. De cette amitié, Julia va trouver la force et l’envie de vouloir plus, de ne plus être seule, d’aimer. Mais pour les protéger de Martin, car elle sait de quoi il est capable quand il est en colère ou désespéré, elle doit se débrouiller elle-même. Y parviendra-t-elle ? Ou bien tout ceci ne peut-il finir qu’en horrible carnage à la Roméo et Juliette…?

 

Pour le savoir, je vous encourage à lire ce livre. Rassurez-vous, l’auteur ne fait pas étalage de la violence, mais il ne la minimise pas non-plus ; il la dissémine dans le quotidien de Julia, usant de la manipulation mentale de Julia pour nous la rendre comme elle la ressent : moitié compréhensible, mais pourtant tellement impardonnable, surtout venant de la seule personne de confiance qu’elle connaisse. Et puis on vit de nombreuses aventures avec Julia dans la mesure où elle est livrée à elle-même : Dans la forêt, mais aussi face aux dangers de l’océan tout proche. On ressent beaucoup de choses dans ce roman, et on réfléchit à beaucoup de chose aussi. La psychologie des personnages est bien vue. Un conseil ? Lisez-le.

 

« C’est ça le courage. Prendre ta vie en main quand ça semble la chose la plus difficile à faire. »

 

Et vous, qu’en pensez-vous ? Qu’est-ce que ce roman vous a fait éprouver ?