« Quand franchit-on le seuil de l'inhumain ? Ceux qui ont tué violé massacré, par quoi leur pensée d'homme était-elle prise en otage? »

Après « Les demeurées », je mourais d’envie de lire le nouveau roman de Jeanne BENAMEUR : « Otages intimes », dont le thème m’intéresse beaucoup.

 

 

Il s’agit d’Etienne, reporter de guerre qui a été capturé, retenu en otage puis libéré après négociation entre Etats. Le roman commence à sa libération et nous assistons à son retour dans son village auprès de sa mère et de ses deux amis d’enfance. Seules des bribes de souvenirs de sa capture nous éclairent sur ce qui s’est produit là-bas, mais il est clair que ce fut traumatisant. Le retour d'Etienne est donc difficile, autant pour lui, qui doit surmonter son traumatisme et décider de continuer son métier ou pas, que pour ses proches qui ne savent comment l’aider ni comment gérer leurs propres angoisses.

« Maintenant il a vécu ce qu'était : ne compter pour rien. Devenir juste une monnaie d'échange entre deux mondes, pendant des mois cela a été sa seule utilité. Il a compris dans sa chair. C'est cela pour des peuples entiers. Il ne pourra jamais oublier. »

Les « Otages intimes », ce sont ces gens, ces faits ou ces idées qui nous retiennent prisonniers sans que l’on s’en rende toujours compte, les parts de captivité en chacun de nous. C'est être prisonnier de soi-même ou de nos proches. Certains ne s'en rendent pas compte ou l'acceptent, d'autre le fuit et cherchent leur liberté dans l’ailleurs, la vie, l’action.

« Combien de vols en parapente pour se sentir libéré ? La peau la cambrure l’élan fou de Jofranka quand elle faisait l’amour, cette force qui émanait d’elle, cet abandon total à la jouissance, toute cette part d’elle, secrète, l’a tenu en otage longtemps et le peut encore. »

Les voyages et le danger sont le quotidien d’Etienne, il veut montrer ce que tout le monde ne voit pas. Pour lui rien n’est trop dur à regarder ; avec son appareil photo pour seule arme, il demeure hors des conflits, montre ce qu’il voit en essayant de ne pas se faire tuer. Le recul que lui donne l’écran de son appareil le lui permet. Jusqu’au jour de sa capture, où une scène annihile ses réflexes. D’abord otage de ses bourreaux, il restera longtemps prisonnier des images, des souvenirs gravés dans sa tête et qui le garderont, à leur manière, en otage.

« Voir, c'était son métier. Le regard à l'affut et le monde qui s'inscrit sur la rétine. (...) Cette nuit finalement, il pense que l'appareil photo l'a toujours soulagé de la vue. Ce qui était cadré n'était pas vu par son regard nu d'être humain, ne serait plus jamais rappelé à la mémoire de la même façon. Cette femme et les enfants, eux, y ont échappé. Ils sont restés dans son regard. Cette nuit, son regard peut pénétrer sa mémoire. »

 

 

Jeanne BENAMEUR raconte, dans ce superbe roman, la difficulté de réadaptation pour lui et pour ses proches et, surtout, les questions et prises de conscience que cette réadaptation réveille en chacun d’eux sur le sens de leurs vies respectives : Pourquoi certaines personnes se sentent obligées de partir malgré le danger quand d’autres ne peuvent le concevoir ? Le père d’Etienne était marin, sa mère Irène a donc bien connu la situation de celle qui reste et attend. Etienne a été celui sur qui elle projetait son attention, puis il a fui. Il a été otage, puis à présent de nouveau libre. Pourtant, il se sent toujours plus ou moins prisonnier à l’intérieur. De quoi, de qui ? Asservi un jour, asservi toujours ? Est-ce la peur, la haine, ou quelque chose de plus profond qui l'empêche à présent de reprendre le cours de sa vie?

« Se remettre… non, il ne se remettra pas. On ne peut pas se remettre de ça. Les atrocités vues dans lemonde vous prennent une part de vous. Pour toujours. Alors non, on ne se remet pas. Pour vivre, il faut inventer une nouvelle façon. On ne peut pas juste reprendre sa vie d’avant. Il a connu la peur dans tout son être, la barbarie possible en chacun. Il faut inventer la douceur quand même, la paix quand même, la beauté quand même. Il faut inventer le visage neuf des jours neufs. »

Les « Otages intimes », ce sont donc aussi les questions enfouies au plus profond de nous, dont nous sommes prisonniers parfois sans nous en rendre compte, et qui ressurgissent face à un événement important, pour nous comme pour nos proches.

« Il y a des moments où on comprend soudain toute son histoire, son histoire brinquebalante. Se révèle d'un coup la trame de ce qui nous a faits. Aucune transcendance ne vient nous élever. On mesure qu'on est juste tout entier contenu dans son histoire. Et c'est tout. On n'est pas forcément prêt à cette clarté-là. Mais elle advient, portée par les jours obscurs. Par la réflexion humble à laquelle nous nous sommes soumis au fil des ans. »

Ici Etienne doit trouver comment réapprendre à vivre libre après cette expérience : Surmonter ses peurs mais surtout son dégoût de l’être humain devant les horreurs dont l’humanité, à laquelle il appartient, est capable. Pourra-t-il repartir sur le terrain ?

« Et lui, est-ce qu’il fait encore partie des hommes, pleinement ? C’est ça aussi qu’il n’arrive à retrouver. Le désir. Regarder la cime des arbres, oublier ce qui l’a mis plus bas que terre.

Croire. Croire encore. En l’homme. En quelque chose de bon dans cette humanité. Il fait partie. Il fait partie et il a appris, par le corps et par l’esprit qu’il faisait complètement partie. Oui le monde peut être cette tuerie sans nom. Oui les hommes peuvent être des barbares. Tous. Chacun. Lui aussi. C’est ça être humain ? Comment faire partie de tout son être ? Le désir il est là, tombé dans le gouffre face à l’horreur. Perdu. »

Sa résilience fait comprendre à Etienne qu'il est de ceux qui vivent leur vie dans le mouvement ; Il ne comprend pas les gens qui attendent son retour pour recommencer à respirer et vivre, comme sa femme et sa mère.

« On ne peut pas rester les mains propres devant le monde. Si on œuvre, où qu’on soit, on se salit les mains. C’est comme ça. Il a accepté. Etre vivant au monde c’est ça. Les contemplatifs peuvent rester, loin, ailleurs, dans un monde que le chaos n’atteint pas. Lui il ne peut pas. C’est au cœur des choses vivantes, dans le désarroi, la colère, les bouffées de joie ou d’impuissance qu’il trouve le carburant qui le fait vivre. C’est comme ça. »

Parallèlement, on découvre la vision de la vie qu’ont ses proches à travers leurs passés respectifs, et leurs réflexions. Leurs échanges les amèneront à mieux se comprendre eux-mêmes et mutuellement, ce qui les libèrera un peu plus de leurs incertitudes.

« L'un des deux demande Tu crois au bonheur, toi ? L'autre répond Je crois en ce qui rend vivant... le reste, le bonheur et tout ça... je ne sais pas... Puis l'un des deux encore Il n'y a que la vie. »

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De sa plume si particulière mais si naturelle, Jeanne BENAMEUR nous plonge encore une fois au coeur des personnages. Encore une fois, je suis admirative du pouvoir des mots choisis par cette auteure, de sa maîtrise des phrases et des réflexions nous amenant si justement à comprendre et ressentir, ou en tout cas toucher du doigt, les sentiments vécus de l’intérieur par ses personnages.

 

 

Cela pose la question du pouvoir et du talent de l’auteur en général : Celui de se transposer dans une situation qu’il imagine, son pouvoir d’empathie, sa maîtrise des mots, tout cela pour parvenir à imaginer et à dépeindre, au plus juste ou du moins à ce qu’on imagine être au plus juste, des sentiments qu’il n’a probablement fait qu’approcher et non vécu. Nous faire ressentir cela, c’est tout l’apport de la littérature et c’est ce pour quoi nous aimons lire.

Il y a probablement beaucoup d’écoute, d’observation et de recherche, mais le tout ressort naturellement sous la plume de BENAMEUR, et c’est ce que j’admire et apprécie autant. (Si vous ne craignez pas le spoiler, vous pouvez sélectionner les lignes suivantes avec votre souris : )

« Il prendra son appareil. Il retournera au bord de la mer. Il fera désormais chaque photographie en sachant le poids exact de la vie.  Et il sait maintenant qu’il n’aura pas assez de tous ses jours et de toutes ses nuits pour aller chercher dans le monde de quoi nourrir l’espérance ».

Ce roman est très bien structuré car l’introspection de chaque personnage, que provoque le retour d’Etienne et leur envie de l’aider, va tous les libérer à leur manière. Ensemble, ils découvriront que ce qui fait vivre et avancer, c’est l’espoir. De vivre, de jours meilleurs. De contribuer à améliorer ce monde. De vouloir vivre pleinement chaque instant.

« Irène se dit que si l’homme qui l’attendait dans les collines était là aujourd’hui, elle lui dirait oui. Le deuil, elle n’en veut plus depuis longtemps. Et s’il est trop tard pour lui dire, il n’est pas trop tard pour qu’elle se le dise, à elle. »

J’ai beaucoup aimé ce roman dont je vous recommande la lecture si vous n'êtes pas allergique à ces plumes à fleur de mots !

Le livre ou l'auteure vous font-ils de l'oeil également ?