« Nous devenons schizos, mes amis. Dans le quotidien, nous tenons les uns aux autres, suivons l'actualité avec inquiétude, faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour préserver et renforcer les liens. En tant que lecteurs ou spectateurs, au contraire, nous encensons les chantres du néant, prônons une sexualité aussi exhibitionniste que stérile, et écoutons en boucle la litanie des turpitudes humaines. A quoi est dû cet écart grandissant, à l'orée du XXIe siècle, entre ce que nous avons envie de vivre (solidarité-générosité-démocratie) et ce que nous avons envie de consommer comme culture (transgression-violence-solitude-désespoir) ? » 

 

 

Pour changer un peu des romans, et parce que la littérature ne sert pas qu’à rêver ou à apprendre, mais aussi à réfléchir, je vous présente cet essai d’une auteure que je voulais découvrir : Nancy Huston. Celle-ci s’interroge sur l’ampleur qu’a pris la littérature nihiliste (sorte de pessimisme fondé sur la négation de toutes valeurs, croyances ou réalités substantielles) dans nos sociétés : 

« La fréquentation des grand textes nihilistes est souvent une expérience exaltante. L’expression du désespoir nous invite à réfléchir, bien plus que celle de la béatitude. Nous y trouvons notre compte parce que nos propres souffrances y sont non seulement reconnues mais ennoblies, portées à l’incandescence par la beauté littéraire. »

 

De Schopenhauer à Houellebecq, en passant par Cioran ou Thomas Bernhard, Nancy HUSTON tente de comprendre ce qui a conduit ces auteurs au négativisme, et surtout pourquoi ils ont été encensés par les critiques et les lecteurs en général.  

« Au moins ces œuvres contiennent-elles des certitudes, alors que les horreurs du monde nous plongent dans un paroxysme d’incertitude. » 

 « Il se peut aussi que si nous préférons si souvent le désespoir au bonheur, c’est que le bonheur est par définition fragile, précaire, destiné à disparaître… Tandis que le désespoir, lui, est une valeur sûre et stable. Le bonheur nous enrichit, certes, mais nous rend du même coup vulnérables à sa perte. »

 

Elle l’explique par le contexte bien sûr : Le déclin des religions qui nous oblige à chercher un sens à notre monde, un sens exclusivement humain ; les horreurs des guerres et notamment de la seconde guerre mondiale, qui incitent à ne plus croire en l’Homme et à ne trouver aucun sens à ce qui nous entoure, jusqu’à nier totalement l’intérêt de la vie si elle implique la mort. Pour ces auteurs, la seule façon d’échapper à ce non-sens qu’est la vie humaine serait de se tuer ou à tout le moins de ne plus se reproduire. 

« La pensée du désespoir est une pensée religieuse, notamment en ceci qu’elle affirme, sur le mode « magique », des choses contraire à la raison. En effet, « Je regrette d’avoir un corps » n’a rien à envier en matière d’absurdité à « La mère de Jésus est vierge ».

 

Tous ces auteurs ont donc en commun une misogynie certaine, un certain mépris des femmes à qui l’on doit d’être né pour notre plus grand malheur… A cela s’ajoute la modernité du monde, où la femme devient l’égale de l’homme qui, de fait, ne sait plus où est la sienne : Avant il dirigeait le monde et aujourd’hui, dans un monde où la virilité est plutôt cantonnée aux seuls métiers des forces de l’ordre, il n’a plus rien de supérieur aux femmes mais a, en revanche, clairement quelque chose en moins : la procréation.  

« Qu’on ne me fasse surtout pas dire que la littérature doit être joyeuse, guillerette et pleine d’espoir, (…) que sa mission est de donner une image positive (ou même réaliste) de l’existence humaine. L’art en tant que tel, et peut-être surtout la littérature, est le refus du monde tel qu’il est, l’expression d’un manque ou d’un mal-être. (…) Bien des romans contemporains (dont les miens, me l’a-t-on assez dit !) peuvent être décrits comme sombres, pessimistes, noirs ou déprimants, sans pour autant être fondés sur les postulats du nihilisme. »

 

Mais le contexte global ne suffit pas à devenir nihiliste : Nancy HUSTON cherche alors dans les vies de ces auteurs ce qui a déclenché leur négativisme. On se rend compte qu’ils ont des enfances étrangement similaires – mais je vous laisse découvrir ces schémas.J’ai vraiment beaucoup aimé la conclusion de cette réflexion, qui rassemble toutes les données pour nous montrer enfin pourquoi ces courants peuvent paraître séduisants aux yeux des lecteurs. Vous aurez d’autant plus de plaisir à lire cette œuvre que son ton vif et enlevé, ironique et légèrement piquant, allège le côté sombre du thème et des vies que l’on explore. En outre, Nancy HUSTON utilise le personnage de « Déesse Suzy » pour faire de ce livre un vrai dialogue à plusieurs voix, ce qui rend la lecture plus vivante. Une lecture enrichissante ET agréable, qui me donne envie de suivre cette auteure ! Pas vous ? La connaissez-vous déjà ? 

« La vie n’est ni absurde ni pas absurde, elle est ce qu’en font les gens. »

 

*****

[Pour aller plus loin à propos du nihilisme :

Extrait choisi de Wikipédia :

 

Des écrivains comme Dostoïevski dans Les Démons et Émile Zola dans Germinal montrent, et éventuellement dénoncent, le danger de l'extrémisme et du nihilisme.

Dostoïevski constate la difficulté de concilier l'idée d'un Dieu bon et tout-puissant avec l'existence du mal. Le mal, surtout, le tourmente.

D'un autre côté, il constate que l'athéisme occidental ne nie plus seulement Dieu, mais aussi le sens de la « création », la raison d'être du monde et de la vie. Il constate que la justice humaine est incapable de porter remède au mal moral. Elle est elle-même parfois un mécanisme producteur d'inhumanité. Dostoïevski en vient à constater que « si Dieu n'existe pas, tout est permis » (Les Frères Karamazov, XI - VI). (Cette constatation devient ce que certains appelleront plus tard le « Problème du bien »).

C'est à cette question que, plus tard, des individus comme Albert Camus tenteront de répondre. Camus, par exemple, pense que le sens de l'absurde n'est pas dans les choses. « L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde. ». L'absurde est alors maintenu comme certitude et présupposition première. Pour Camus, sa conséquence est le renoncement à toute attribution métaphysique d'un sens transcendant à l'existence.

Franz Kafka, Louis-Ferdinand Céline, Georges Hyvernaud, Albert Camus par exemple dans Le Mythe de Sisyphe (1942) ou L'Étranger (1942) ou Eugène Ionesco dans La Cantatrice chauve (1950) illustrent cette aliénation de l'individu occidental et son vide existentiel corseté. Ces contraintes permettent chez des artistes comme les surréalistes un dépassement symbolique.]