« C’est l’histoire d’un pouvoir qui nous effleure sans conscience, d’une transgression, d’une bascule. Et d’un acte citoyen, au nom du plus grand nombre, au nom de ce qui est juste. »

Depuis le temps que j’entendais des louanges sur Maxime CHATTAM, il était temps que je me jette à l’eau ! J’ai choisi Carlson Mill pour première destination en sa compagnie, une bourgade du Midwest où tout le monde se connaît : shérif, fermiers, hommes d’Eglises, notables. La vie y serait paisible s’il n’y séjournait Jon Peterson : un gamin asocial à qui tout le monde pardonne son goût pour les mutilations d’insectes car il est né d’un bain de sang… Seul le lecteur et quelques membres de sa famille trouvent que sa fascination pour le morbide est anormale. Jusqu’au jour où il tabasse presque à mort un ado qui l’embête. A partir de ce jour, sa nature violente est connue et crainte, tout le monde l’évite. Mais Jon a découvert quelque chose de plus excitant encore que de maltraiter des insectes : prendre le pouvoir sur les individus. Une barrière morale a été franchie : Le lecteur assiste ensuite à son premier viol, et cette première relation sexuelle va déterminer ce qu’il recherchera dans toutes les autres, le mal tapi en Jon franchissant alors les dernières barrières sociales

 

« Elle n’avait pas su écouter son instinct lorsqu’il l’avait abordée pour lui réclamer son aide avec insistance, et à présent il était sur le point de la dévorer. Il allait se repaître de l’enfant en elle, pour ne laisser qu’une carcasse décharnée qu’on appelait « adulte », mais une adulte vidée de ses chimères et de ses enchantements. Parce que c’était de cela qu’il se nourrissait, c’était l’authentique nature de Jon Peterson : un ogre d’enfants. »

Etrangement, c’est à partir de là qu’une série de viols et de meurtres sévissent à Carson Mils, en même temps que la disparition de plusieurs chiens… Mais si les soupçons se portent sur Jon Peterson, sans preuves directes ni témoignages, le shérif ne parvient à arrêter personne. Les années passent et nous voyons Jon Peterson évoluer dans sa vie, dans ses goûts pour les femmes. Tout le monde s’en méfie mais il est prudent. Il parvient même à fonder une famille : Est-ce qu’il va trouver un équilibre dans l’amour et se calmer ? Sera-t-il inquiété pour certains crimes ? Ou est-ce que toute cette histoire va finir dans le sang ? Voici les questions qu’on se pose assez vite, pendant que le shérif se sent impuissant à résoudre certaines énigmes, et la population impuissante à lutter contre certaines horreurs.

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En tant que nouvelle lectrice de Maxime CHATTAM, je me suis dit qu’il allait falloir que l’auteur soit très fort pour ne pas nous ennuyer pendant ses 360 pages, puisqu’on semblait bien tenir notre criminel, notre mobile et notre shérif depuis le départ ou presque

J’ai alors remarqué que, malgré ça et la noirceur de l’histoire, je n’avais pas envie de décrocher. Son talent de conteur, son maniement confortable de la langue, le choix du narrateur qu’on ne comprend qu’à la fin et, surtout, les réflexions qu’il sème sur la vie en général, ainsi que sur le passage à l’acte d’un psychopathe, suffisent à nous suspendre à sa plume. J’ai apprécié la précision de sa pensée, et j’ai aimé pouvoir approcher d’assez près la psychologie du personnage.

Et c’est ainsi qu’au gré des divers indices mis en lumière puis oubliés, des fausses pistes et impasses mais aussi des vies privées des différents acteurs et spectateurs de ce roman, Maxime CHATTAM a endormi ma vigilance. J’ai oublié de voir certains signes.

Enfin, j’ai aimé son coup de grâce final lorsqu’il prend son lecteur à témoin, le forçant à réfléchir à sa propre idée de la justice, du bien et du mal et à ses propres limites, son seuil de tolérance : Existe-t-il des bonnes raisons de tuer, comme tous les assassins voudraient le faire croire (une enfance malheureuse, la légitime défense, des pulsions, une certaine idée de la justice, l’absence de bien et de mal, ou encore le commandement de Dieu lui-même - ce qui ramènerait plus largement à des tueries d’actualité…) ? Si le plus grand nombre souhaite la mort, est-elle plus justifiable que la pulsion d’un seul (ce qui pose par exemple la question de la peine de mort…) ? Je ne peux malheureusement pas approfondir cette question pour vous laisser le suspense, mais ce roman a le mérite de nous y faire réfléchir. Il forme donc un tout pertinent et réaliste.

« Puissiez-vous un jour me pardonner de vous avoir entraîné ici, chez moi, à Carson Mills et au-delà. Mais vous savez ce qu'on dit des livres et des lecteurs qui les choisissent, n'est-ce-pas? On les sélectionne en fonction de nos humeurs, c'est une question d'instinct la plupart du temps. Sous le prétexte du divertissement sommeille la nécessité de confronter nos imaginaires à ce que nous sommes, tout au fond, ou à ce que nous pourrions être. Les livres répondent à nos manques, bien qu'on appelle cela de la "fiction" parce que c'est plus rassurant. Réfléchissez donc à cela. »

Une très bonne première rencontre, et probablement pas la dernière ! Aimez-vous l’auteur ? Quels sont vos titres préférés ? Trouvez-vous le ou les coupables ? Les cherchez-vous ou vous laissez-vous guider par l’histoire ?