« A l’entendre, ma conception de l’obéissance relevait d’une pathologie. Elle ne pouvait pas comprendre que chez nous, dès qu’on endosse un uniforme, on se croit délesté d’une certaine responsabilité. On n’a plus à décider. (…) On s’estime dispensé de penser. On revêt l’autodiscipline comme une seconde peau. On obéit, que l’uniforme soit celui d’un soldat, d’un officier, d’un postier, d’un pompier ou d’un maître d’hôtel. Sous l’uniforme, obéissance fait vertu. Il évite même de s’opposer à l’autorité. » 

Encore un livre que je voulais lire à sa sortie (je purge ma liste de livres à lire en ce moment, ça fait du bien !) car il aborde la seconde guerre mondiale d’un point de vue différent : Celui de Stein, majordome d’un château princier. Et pas n’importe quel château : celui de Sigmaringen, qui a été réquisitionné dans la dernière année de la guerre pour accueillir le gouvernement français en exil. On y retrouve donc le Maréchal Pétain, Laval et d’autres ministres, mais aussi des membres de l’Allemagne Nazi pour surveiller ce petit monde. Malgré le drapeau français hissé sur le mat du château, nos collabos français sont donc plus ou moins dans une geôle, sous bonne garde.

 

 

« Il y a des moments où il ne suffit plus de ne pas être nazi ». 

Mais les serviteurs, que nous suivons, ne sont pas tous à l’abri pour autant. Ayant un statut un peu privilégié qui les a fait échapper à l’armée jusqu’alors, Stein sait que plus la guerre se prolonge, plus l’Allemagne ira piocher les nouvelles recrues là où il en reste. En outre, ne pas soutenir Hitler est un crime en soi, et tout le monde sait qu’il y a des taupes partout… Il semble même y en avoir au sein du personnel, ce qui incite encore plus à cette fameuse réserve apolitique dont les serviteurs doivent faire preuve habituellement. 

« - Pourquoi êtes-vous aussi secret ? 

-        Ces choses-là m’appartiennent. Et puis, quand on n’a plus rien à cacher, on n’a plus rien à dire. »  

Mais les gens étant ce qu’ils sont, certaines affinités se créent au sein du personnel : Stein se rapproche de Jacqueline, une française venue avec le Maréchal, dont la force et la sensibilité le touchent. Petit à petit, c’est grâce à elle que Stein se livrera un peu, nous laissant entrevoir son histoire personnelle, faite de dévouement certes, mais aussi d’une jolie surprise. Leur relation nous ouvrira aussi les portes de la ville de Sigmaringen en guerre. Car Jacqueline et lui se liant, ils sortent en ville dans leur temps libre, découvrant le portrait d’une population à bout de souffle et de réserves. On y croisera Louis-Ferdinand CELINE, des français réfugiés, des allemands exsangues, l’homme qui fait les poubelles, etc... Leur relation de confiance nous fera aussi entrer au cœur du dénouement de cette guerre, qui donnera une autre dimension à ce roman, une profondeur supplémentaire. 

« S’inquiéter seul, c’est précipiter l’angoisse. S’inquiéter à deux, c’est déjà se consoler. » 

***** 

Dans le premier tiers du roman, je n’ai pas été aussi captivée que je pensais l’être. Car nous ne sommes pas au cœur de la guerre, et nous ne sommes pas non plus dans le secret des Dieux avec Stein, avec qui la discrétion est de mise. Et le temps que tout le monde prenne ses marques, fasse connaissance, décide de faire confiance à certains, il ne se passe pas grand-chose. Du coup, lorsque les Ministres s’ennuient à ne rien faire au château, le lecteur le ressent un peu. Du fait de la position de Stein, je pensais que ce serait compensé par quelques anecdotes secrètes, mais cela arrive à partir du second tiers du roman. A partir de là, tout s’enchaîne assez bien et j’ai beaucoup aimé la fin, qui enrobe la totalité du roman et lui donne son lustre.  

« Quand comprendront-ils que la vraie force est celle qui protège, et non celle qui oppresse et détruit ? » 

En refermant ce livre, et en en ayant une vision d’ensemble, je trouve finalement que c’est un bon roman, qui a le mérite d’apporter un éclairage différent de tout ce que j’avais lu jusqu’alors, sur ce gouvernement en exil. Les deux derniers tiers nous font ressentir que la guerre se rapproche, que les méfiances et soupçons s’exacerbent entre les habitants du château - personnel ou invités ; et la population de la ville, où Stein daigne enfin nous emmener, nous donne un portrait un peu plus vibrant de cette Histoire qui est en train de s’écrire. 

« On ne sait rien d’un homme tant qu’on n’a pas senti la pression de sa paume et qu’on n’a pas éprouvé le contact de ses doigts. » 

Au final j’ai donc bien aimé cet éclairage mais je ne lui mets que 3/5 car je m'attendais à plus prenant notamment au départ. Porté par la jolie plume de Pierre Assouline, ce roman m’a également donné envie de découvrir « D’un château, l’autre », de CELINE. Connaissez-vous l’un de ces deux romans ? Qu’en pensez-vous ? 

« Vient toujours un moment dans la vie d’un homme où il cesse de creuser pour les autres afin de creuser pour lui-même ; si son existence s’écoule sans que jamais cette prise de conscience advienne en lui, il mérite notre compassion. (…) Tout homme est son propre majordome. »